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Saturday, January 20, 2018

FIFA: La corruption déblatère

(Publié sur Le Cercle en 2015)
Les gros titres sont faits sur le soupçon de corruption accompagnant la réélection de Sepp Blatter à la présidence de la FIFA. Corruption ? Voilà bien l’inversion d’analyse classique de notre temps.

Je ne m’intéresse pas au football, ni d’ailleurs au sport en général. Il y a dans le sport il me semble cet opium du peuple bien connu et ces jeux du cirque dont le seul objet est de nous maintenir dans la béatitude des citoyens-esclaves que la démocratie moderne a fait de nous.

Mais le spectacle que nous offre la FIFA relève de la politique, et pour le coup, la corruption en est au cœur. Mais quelle corruption ? Pour clarifier mon propos, je voudrais reprendre un extrait de l’excellent texte d’Olivier Devoet dans Libres !! :

« Dans un domaine où la dissimulation est la règle et où la manœuvre souterraine est de mise, il me semble utile de poser ce concept même de corruption : la corruption est un agissement illicite consistant à accorder des avantages, dans le cadre de fonctions officielles (et d’un pouvoir effectif) en échange de contreparties matérielles et/ou financières.

En effet, sans ce pouvoir, la corruption peut se résumer à un simple échange volontaire, à une simple négociation (commerciale). Finalement, la corruption c’est l’usage du pouvoir qu’on détient pour distribuer des privilèges, des avantages, des passe-droits en échange d’une rétribution et/ou de bienveillance. Là où il y a pouvoir, il peut y avoir corruption, c’est simple. »

Si la FIFA semble une organisation planétaire, plus tentaculaire encore que l’ONU, si elle semble attirer tous les grands de ce monde, si elle inquiète, est-elle pour autant corrompue ? Non pas, seuls les politiques qui la courtisent le sont.

Les laisser retourner le sens des mots, voilà notre mal profond. Or pour être corrompu, il faut détenir un pouvoir. Quel est le pouvoir de la FIFA ? Décider du prochain pays accueillant la coupe du monde ? Est-ce là un pouvoir, vraiment ? Pouvoir suppose coercition, force, contrainte. Où sont-elles ici ?

Regardez le nouveau stade à Bordeaux. Qui a été forcé de le financer ? La FIFA ? Ses membres ? Non bien sûr, ce sont les contribuables girondins, même ceux qui ne touchent jamais un ballon.

Non, la chose est claire, ce sont les politicards minables des différents pays, œuvrant  pour obtenir leur part de l’opium sur gazon, qui pourrissent le jeu. Car Lord Acton nous l’avait déjà expliqué il y a 200 ans : « Tout pouvoir amène la corruption, le pouvoir absolu amène une corruption absolue. »

Friday, November 17, 2017

La dictature pour tous

La démocratie est devenue, dans l’inconscient et même dans les croyances collectives du monde occidental et en France en particulier, comme le seul synonyme de « liberté », comme la seule option et le seul système pouvant offrir, voire « garantir » la liberté pour un peuple ou un pays. Au point que quiconque oserait la critiquer ou la remettre en cause subirait une volée de bois vert, et cela y compris chez ceux qui se disent libéraux - qui ont comme renoncé à voir les choses comme elles sont.

Or, lors d’une discussion familiale récente, ma fille eut une expression géniale pour résumer ce que la démocratie nous propose par l’intermédiaire du vote et des élections : la dictature pour tous. Même si elle était teintée d’ironie, je ne pouvais être plus ravi de recevoir d’elle cette marque de lucidité.

Cette croyance de la démocratie « libérale » masque bien des confusions ou hypothèses non dites erronées, je propose d’en aborder quelques-unes dans ce rapide article. Pour commencer, revenons aux rois et à la monarchie qui en Europe dominait avant le traité de Versailles, il y a en gros un siècle. A l’époque, imparfaite, le roi personnifiait la fonction politique et le pouvoir absolu, du moins c’est ce que Louis XIV représente comme apogée. L’arrivée de la démocratie se voulait faire disparaître ce pouvoir avec la monarchie guillotinée.

Mais en réalité, ce n’est pas ce qui s’est passé. Les présidents, gouvernements et autres élus contemporains ont toujours le même pouvoir ; ils ont même un pouvoir souvent bien pire que beaucoup de ces rois et reines d’alors. Si les personnes sont tombées, la fonction est restée ; simplement, on vote désormais et tout le monde y a un ticket de tombola.

Seconde limite, le vote ne porte pas sur l’intégralité du « pouvoir ». Si la seule tête coupée de Louis XVI a permis d’affirmer la fin du pouvoir monarchique, les élections ne permettent pas de remplacer toutes les couches de ses nombreux successeurs. On vote pour des « élus », pour des « députés » ou pour un « président », mais on ne vote ni pour les fonctionnaires et bureaucrates, ni pour les juges. Et comme par hasard, ceux qui tiennent le destin du pays sur le long terme ne sont pas les élus.

Si on en vient au vote et aux élections, il convient d’en souligner les fortes limites et biais. Le premier tient bien sûr au choix qu’il offre – ou plutôt au non-choix. Dans une société libre, les rayons des grands magasins regorgent de choix, de variété, de nuances, de modèles et notre choix presque sans limite nous est laissé au niveau de chacun de nous. Chaque midi, des millions de gens « votent » pour décider ce que sera leur repas, et ce choix n’est pas issu d’un appareil arbitraire « constitutionnel ». A l’inverse, le vote pour un élu n’est choisi ni en nature, ni en programme, ni en personne, bref en rien.

Cela ne s’arrête pas au vote, en plus. Car on a beau élire ces chers gugusses, dans la réalité on ne leur accorde ni ne leur signe aucune délégation précise et éventuellement limitée. Ce qui fait que ces doux rigolos une fois en place font à peu près ce qu’ils veulent et surtout pas ce que nous voulons ou que nous avions pensé choisir lors de la lecture de leur programme et ensuite du vote. Promesses ?

Mais malgré cette liste déjà longue, le meilleur reste pour la fin. Car même lorsque tous les citoyens ne sont pas inscrits, même quand ceux-là ne vont pas tous voter, même quand ces votes ne dégagent pas une majorité relative, on finit toujours par voir cette pseudo « majorité » décider d’un régime ou d’un gugusse unique qui imposera sa personne et ses avanies à tous les autres.

On est donc bien dans une logique de tyrannie dès le résultat du vote prononcé. Celle où c’est une minorité auto-déclarée « majorité » qui impose son choix d’un instant à la majorité qualifiée de « minorité » pour la circonstance. Beau progrès libéral, vraiment, ça valait le coup de faire la révolution.

Thursday, October 19, 2017

Une constitution ne « garantit » pas la liberté

La liberté, par définition même, est affaire de droit. Dire que ma liberté s’arrête là où commence celle d’autrui, c’est dire que je suis libre quand j’ai le droit assuré de pouvoir faire ce que je veux et peux avec ce que je possède, et que je respecte ce même droit pour autrui. La liberté, qui contient comme on le voit l’égalité, est le cœur de l’harmonie sociale et le socle de la pleine fraternité.

La liberté, et donc la vie sociale, repose donc simplement sur deux mots : le « droit », pourvu qu’il soit « assuré ». Au passage, il est désespérant de voir à quel point les politiciens sont talentueux à nous faire croire que les choses seraient en fait tellement plus compliquées que ce simple bon sens.

Ce droit très simple et palpable est ce qu’on appelle le « droit naturel ». Conséquence directe de l’existence des relations sociales, il est un préalable à l’organisation sociale de la liberté – ce qui est la question de « comment l’assurer ». La réponse officielle tient pourtant dans une « constitution ».

Ainsi, la constitution « garantirait » la liberté des citoyens – le verbe « garantir » n’est pas de moi, bien au contraire et c’est là tout mon sujet. Car il y a plusieurs contradictions profondes dans cette idée qui pourtant – mais est-ce un hasard ? – est à la base de toutes les « démocraties » de notre monde, avec les résultats, pardon, les échecs qu’on peut constater chaque jour que l’actualité fait.

Une constitution serait nécessaire pour définir, cadrer, limiter et séparer le et les pouvoirs, pouvoir qui servirait donc à assurer cette fameuse liberté en remettant les contrevenants dans le « droit » chemin. Le pouvoir de contraindre serait donc contraint par un document dont le pouvoir propre vient lui-même on ne sait trop d’où. Ah si, suis-je bête, nous le signons tous à notre majorité, non ? Le méchant pouvoir serait donc limité par ce qu’il doit lui-même consacrer. Circularité ridicule.

Plus sérieusement et plus concrètement, revenons sur le mot « assurer ». Une constitution part du principe que nous ne pourrions pas assurer notre liberté par nous-mêmes, qu’il faut quelque chose d’extérieur, voire de supérieur pour nous obliger à respecter ce qui fait pourtant l’objet même de toute vie sociale. Mais quand il s’agit de besoins encore plus primaires, comme celui de se nourrir, il me semble bien que nous nous débrouillons par nous-mêmes et cela avec un certain succès, non ?

Pas besoin d’un bout de papier sacralisé pour que le marché et le commerce nous trouvent toutes les solutions que sont les restaurants, les boulangers, bouchers et foule d’autres artisans ainsi que toute la chaîne logistique qui assure la fourniture des produits frais là où on les attend, sans que personne jamais n’ait légiféré ni qu’un gouvernement ait décidé d’un menu ni de notre alimentation. Alors si le marché fonctionne pour notre nourriture, pourquoi ne pourrait-il pas « assurer » notre liberté ?

Ces questions de la légitimité d’une constitution et de sa nécessité sont de vraies questions, et la vie de tous les jours montre combien les choix historiques ont abouti à des errements. Mais il y a une question plus essentielle encore quant à la nature de la liberté. Le pseudo-libéral Gaspard Koenig nous a mis sur a voie il y a quelques jours à peine, par une énigme : « La société a un rôle à jouer dans lequel l’État à sa place comme garant de la liberté, et non pas comme gardien de l’intérêt général. »

L’état n’a pas sa place envers la liberté, car l’état est l’inverse de la liberté, lui qui nous contraint sans nous laisser le droit de tenter de lui échapper. Ni lui ni sa constitution ne peut nous la garantir, car on ne garantit pas la liberté. On la prend, on la réalise, on la fait, on la vit. En réalité, la liberté est sa meilleure propre garantie, car seule la dynamique de marché qu’elle permet est de nature en retour à faire émerger l’organisation des services et produits qui permettent à chacun d’assurer… sa liberté.

Tuesday, October 10, 2017

Le journalisme, quatrième pouvoir ?

En théorie, selon la légende, le journalisme serait le fameux « quatrième pouvoir », celui de notre information et donc la source de la vigilance indispensable envers les autres pouvoirs. C’est un rôle essentiel dans une société disposant de quelque liberté. Or la crise des médias fait rage depuis une vingtaine d’années, largement due à la concurrence du numérique et du web, mais pas uniquement. A ce titre, le phénomène de Facebook et des blogs personnels a également bouleversé le paysage et les conventions en matière de métiers et de marché de l’information. Sans compter bien d’autres nouveautés et facettes encore, comme les encyclopédies en ligne et la messagerie instantanée.

Ce phénomène du bouleversement des médias n’est pas en soi une attaque ou remise en cause du journalisme, ce n’est qu’une mise en concurrence des médias au sens littéral, au sens du support vecteur de l’information. Internet et le web viennent casser l’organisation historique des journaux locaux en rendant négligeable le coût d’accès à n’importe quel journal online à l’autre bout du monde. Mais il faut encore des journalistes pour créer le contenu des journaux en ligne – ou papier ?

On a donc une révolution en matière de concurrence. La mise en ligne des journaux fait que chacun a soudain un choix de lecture considérablement multiplié. Là où l’on pouvait choisir entre 5 à 10 quotidiens, on dispose soudain de centaines de titres pour peu qu’on parle 2 ou 3 langues. Ce faisant, les mauvais disparaissent, et c’est tant mieux. Mécaniquement, le nombre de journalistes suit la baisse du nombre de titres. Vient en plus la concurrence des blogueurs, des « nouveaux médias » et réseaux sociaux. Puis vient la seconde concurrence, celle du contenu, question plus fondamentale.

La qualité et la pertinence du contenu est déterminante, les blogs et autres nouveautés numériques ne changeant rien à ce critère. C’est là l’enjeu de la concurrence à l’échelle mondiale du marché de l’information. C’est d’une grande banalité : le journaliste n’est qu’un acteur économique comme les autres. On décide d’investir dans une lecture. Il faut donc qu’on y voit un intérêt. Et le journaliste ou blogueur doit répondre à cet intérêt. Et le quatrième pouvoir dans tout cela ?

Le terme de journaliste recouvre en fait des rôles, fonctions, activités, qualités très variées et très différentes, qui vont de la simple reprise d’annonce d’agence de presse à l’éditorialiste à la limite du philosophe en passant par l’animateur de shows médiatiques. Le blogueur dans cette réalité n’est qu’une nouvelle variante pour le lecteur. Le fait que l’un ait une carte de presse, soit passé par une école de journalisme et probablement pas l’autre ne change pas grand-chose à l’affaire. In fine, il transmet une information qui répond ou pas à une attente des lecteurs. Le lecteur ne juge qu’à travers le prisme de la qualité de la réponse à son attente, pas celui du statut – ou rarement. Son rôle réel, non idéalisé, n’est donc pas un contre-pouvoir, mais une source d’informations qualifiées.

Le journalisme, collectivement, peut plus probablement jouer ce rôle de quatrième pouvoir. Mais à condition d’être véritablement indépendant des autres pouvoirs, justement. Or aujourd’hui, en France mais aussi à bien des égards à l’étranger, le journalisme collectivement ne joue plus son rôle d’aiguillon du pouvoir, et depuis très longtemps. Depuis que les subventions le musellent. La mode est même à aiguillonner le capitalisme à la place – ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi, mais le problème c’est d’oublier le reste. Il est ainsi frappant que la presse ne s’intéresse désormais plus à la liberté des Lumières et se trompe à ce point en matière d’égalité, pour être à « 94% de gauche » (Référence à un article paru dans Libres ! et à un sondage publié par Marianne, le 23/04/2001).

Le rôle du journalisme consiste donc à vendre de l’information à qui veut l’entendre. Point. Ce n’est pas de servir de manière institutionnelle ni de manière garantie de « quatrième pouvoir », qui serait l’aiguillon du pouvoir, justement. Il n’y a pas de rôle institutionnel du journalisme et c’est très bien – les gens peuvent et même doivent ainsi réfléchir par eux-mêmes. Libres des infos subventionnées.

En fait, ce contre-pouvoir supposé réside désormais dans la liberté et l’indépendance des autres « pouvoirs » qu’Internet et son marché libre de l’information offrent. Pourvu que ça dure.

Une crainte que beaucoup expriment tient à la garantie de compétence qui serait associée à la formation du « journaliste ». Vu le constat s’agissant du journaliste moyen, cette « garantie » semble loin d’aller de soi. Si en France il y a des écoles de journalisme, avec en point d’orgue l’orgueilleuse Science Po, ce n’est pas la règle partout et cela ne semble pas empêcher les pays du monde d’avoir des journalistes – plus ou moins – dignes de ce nom. La compétence dans ce domaine comme dans d’autres se voit au pied de l’ouvrage et se juge par ses pairs et surtout par le marché. Heureusement, il y a de nombreux autodidactes devenus de grands journalistes, la compétence suit divers chemins.

De plus, le cas de Science Po est proche de la caricature. Quand on voit combien de journalistes en France sont profondément incompétents en matière de sciences politiques et surtout d’économie, on en vient à douter de l’intérêt de les avoir faits passer par ce sanctuaire d’un modèle dépassé.

L’autre grande question, directement liées à la précédente, touche aux critères qui font la confiance accordée aux informations. En pleine période post-campagne Clinton-Trump, le sujet des fameuses « fake news » est un sujet brûlant, où même les réseaux sociaux contribuent au trouble. La réponse est assez simple en fait, et dépend peu du simple vecteur qu’est le journaliste : il n’y a aucun moyen systématique de distinguer les faux, sauf exceptions. Mais il est important au moins de savoir faire le lien entre la catégorie de l’information et l’attitude et la démarche à avoir envers sa vérification.

Par exemple, la majorité des « journalistes » sont formés à penser que tout le domaine de la théorie économique n’est pas une science et donc que tout y est relatif et largement fondé sur des opinions d’experts plus ou moins clairvoyants. Or il n’en est rien, la théorie économique autrichienne est tout ce qu’il y a de scientifique. Or les journalistes, mal formés, n’en soupçonnent même pas l’existence.

Et lorsqu’un journaliste est ainsi surpris à dire trop souvent des bêtises, il finit par perdre la confiance de ses lecteurs. Ce n’est pas plus compliqué. Ainsi, un journal porte une marque – Le Canard Enchaîné, par exemple. Cette marque est porteuse de confiance et chaque article de chacun de ses journalistes vient entretenir – ou ternir – cette image, chaque jour. La compétence fait tout.

Enfin, il convient de s’inquiéter de la pluralité et de l’indépendance des capitaux qui financent. Le risque n’est pas tant qu’un « journaliste » dise du bien de Microsoft, de Google ou de Total si ceux-ci le financent en partie. Ce serait de la publicité sous un autre nom, et le tricheur sera vite repéré. Par contre, celui qui flatte un Hollande, un Mélenchon voire un Lénine est un plus clair danger. Et c’est dans ce domaine de la collusion avec le politique que la question des finances est la plus aiguë.

Le problème financier du journalisme n’est pas son indépendance des capitaux privés, mais son indépendance des subventions étatiques qui ligotent sa critique du pouvoir politique. Or quand on regarde la part des subventions dans les revenus de la presse en France, on a vite compris qu’il n’est possible d’imaginer aucun média « mainstream » en capacité de critique du pouvoir. Quelle surprise.

Citations
« Le grand ennemi de la vérité n’est très souvent pas le mensonge – délibéré, artificiel et malhonnête – mais le mythe – persistant, persuasif et irréaliste. » -- John Fitzgerald Kennedy

« Si l’on était responsable que des choses dont on a conscience, les imbéciles seraient d’avance absous de toute faute. ... l’homme est tenu de savoir. L’homme est responsable de son ignorance. L’ignorance est une faute. » -- Milan Kundera

« En des temps de tromperie, dire la vérité est un acte révolutionnaire. » -- Georges Orwell

« Dans la Pravda, il n’y a pas la vérité, dans les Izvestia, il n’y a pas les nouvelles. » -- Proverbe soviétique

« Les journalistes ne croient pas les mensonges des hommes politiques, mais ils les répètent ! C’est pire ! » -- Coluche

Saturday, December 31, 2011

Simples réflexions sur l'avenir du "Quatrième Pouvoir"


Je fais du recyclage aujourd'hui, je retrouve un article de début 2009 écrit en réponse d'un journaliste toulousain - enfin, c'est ce qu'il y a sur sa carte de visite - à une invitation à participer à un "Meeting sur l'avenir du journalisme organisée par l'AJT.

A cette époque, j’étais en charge du risk management du second plus grand groupe de publication professionnelle au monde, qui subissait de plein fouet la crise de 2008 et l'internetisation des médias.

Bonjour Xxxxx,

Je te remercie de ton invitation à cet événement, mais comme c'est en semaine et que je ne pourrai donc pas y assister, je voudrais néanmoins contribuer car je te rejoins pour reconnaître l'importance du thème, ceci à titre à la fois citoyen, personnel et professionnel.

Citoyen car bien sûr il s'agit du quatrième pouvoir, de l'information et de la vigilance indispensable, personnel car des proches envisagent de devenir journalistes et enfin professionnel du fait que mon employeur, quoique pas réellement un groupe de média, agit dans le domaine de l'information et bien des questions qui se posent au journaliste et aux médias sont de même sur notre agenda.

Je ne suis pas tout à fait sûr des raisons, peut-être multiples et différentes, qui vous poussent à organiser ce débat, mais je suppose que la crise des médias, en partie liée à la concurrence du numérique et surtout du web, constitue une motivation forte. Il est vrai que ces derniers mois, le nombre de titres qui ont disparu ou du moins qui ont dû se reconfigurer est impressionnant. Par ailleurs bien sûr, le phénomène de facebook et des blogs personnels est également de nature à bouleverser le paysage et les conventions en matière de métiers et de marché de l'information. Et bien d'autres nouveautés encore, peu importe je pense.

Sans être un expert et avec humilité, je te propose quelques idées, fais-en ce que tu veux. Nous ne sommes pas du même avis sur tout, à mon sens tant mieux et cela pour moi n'empêche ni respect ni considération ou intérêt. Mon seul objectif est d'être utile a une profession que je considère essentielle pour une saine société.

Quitte à en enfoncer une porte ouverte, il me semble que ce phénomène du bouleversement des médias n'est pas en soi une attaque ou remise en cause du journaliste mais d'abord une mise en concurrence des médias au sens littéral, au sens du support vecteur de l'information. Traditionnellement, journalisme vient de journal et donc du support papier, distribué quotidiennement. Jusqu'ici, la contrainte quotidienne créait une limite au périmètre de diffusion physique d'un journal. Ou du moins sur son coût - on trouve bien Le Monde à New York tous les jours, mais pas à un prix équivalent à un journal local. Bref, la contrainte historique de diffusion locale à permis l'éclosion de centaines de journaux locaux au cours des derniers siècles. Et donc de très nombreux journalistes pour nourrir ces journaux.

Internet et le web viennent casser cette organisation en rendant totalement négligeable le coût d'accès non seulement quotidien mais instantané à n'importe quel journal online à l'autre bout du monde. Clairement, ce phénomène touche également le livre et même la radio et la télé. Mais il faut toujours des journalistes pour créer le contenu des journaux en ligne - ou encore sur papier.

On a donc une révolution en matière de concurrence. On verra qu'elle est double. Tout d'abord, la mise en ligne des journaux fait que chacun a soudain un choix de lecture considérablement multiplié, avec de plus le choix d'un support plus souple, sur lequel je passerai. Donc là où on pouvait choisir entre 5 à 10 quotidiens - ou magazines, c'est pareil - majeurs, on dispose soudain de centaines de titres pour peu qu'on parle 2 ou 3 langues, et de plus souvent sans débourser. Forcément, le nombre d'exemplaires papiers fond, ce qui réduit les ressources publicitaires et crée le cercle vicieux vers la faillite dans lequel bien des journaux se trouvent aujourd'hui.

A noter que cette disparition de titres n'est pas si négative qu'il y parait. Elle ne nuit tout d'abord en rien à la diversité des choix (on n'en a plus qu'on peut en lire) et surtout elle assure que ceux qui n'ont pas su suivre l'évolution et la demande sont conduit à choisir un autre avenir. Les mauvais disparaissent, et c'est tant mieux. Bien sûr, si on devait finir avec seulement qu'une poignée de titres dans le monde, ce serait une autre histoire, mais il y a encore des trames IP à passer à travers les routeurs avant que cela nous arrive.

Mécaniquement, le nombre de journalistes suit la baisse, première concurrence. Celle-ci est de plus renforcée par la concurrence des blogueurs et autres 'nouveaux médias' et réseaux sociaux, qui occupent l'espace. Et je passerai rapidement sur l'expansion des radios et télés par câble ou IP qui ne font qu'amplifier le processus. J'espère ne pas trop me tromper sur mon analyse jusqu'ici.

Là intervient à mon sens la seconde concurrence, celle du contenu, laissée de costé jusqu'ici, celle de la question fondamentale. Car lorsqu'on a ainsi un tel choix de lecture, qu'est-ce qui pousse à choisir et donc acheter (je dis volontairement 'acheter', car même si c'est gratuit, je dois accepter volontairement de me 'farcir' la pub qui m'est imposée, je paye donc) tel ou tel titre ?

Le prix certes, mais surtout, à prix comparable, la qualité et la pertinence du contenu, bien évidemment. Et les blogs et autres nouveautés numériques ne changent rien à cette donne. Si je vais sur certains blogs, c'est - en partie - parce que j'y trouve une information d'une qualité (terme subjectif, bien évidemment) que je ne trouve pas ailleurs et en particulier dans les journaux, tout simplement.

On ne lit ou achète pas que des quotidiens, les magazines de tous poils suivent la même logique, mais je simplifierai en ne me focalisant que sur les quotidiens généralistes (actualités, politique, économie...) car à mon sens cela ne change rien à la logique et c'est plus dans le sujet. Point à débattre sans doute.

Donc qualité et pertinence constituent à mon sens l'enjeu de la concurrence à l'échelle mondiale du marché de l'information, rien de bien surprenant. On voit donc que le journaliste est soumis à deux concurrences : du point de vue du nombre, il doit trouver son marché local - ou mondial mais spécifique ; du point de vue de sa pérennité, il doit apporter une information de qualité. C'est d'une grande banalité en fait :le journaliste est un acteur économique comme les autres.

La notion de qualité et pertinence est immensément difficile, bien évidemment - sinon, le problème serait simple - et elle renvoie à ta question initiale du rôle du journaliste. Ce rôle ne peut être défini qu'à la lumière du rôle du lecteur à mon avis. Car avant d'être lecteur, on est acheteur - même si on décide de subir la publicité. On décide d'investir dans une lecture. Il faut donc qu'on y voit un intérêt. Et le journaliste doit répondre à cet intérêt. On est donc bien dans une logique qui est avant tout économique, voire uniquement économique.

Dans l'analyse ci-dessus, j'assimile en fait le journaliste à tout acteur apportant ou créant de l'information, y compris le bloger amateur, ce qui peut être vu comme un abus de langage, voire un crime de lèse majesté, une désacralisation. Dans une perspective de quatrième pouvoir, il y a là aussi une désacralisation potentielle.

Je pense pour ma part que ce n'est pas le cas. La réalité est d'ores et déjà celle-là même, le terme de journaliste recouvre en fait des rôles, fonctions, activités, qualités très variées et très différentes, qui vont de la simple reprise d'annonce d'agence de presse à l'éditorialiste à la limite du philosophe en passant par l'animateur de shows médiatiques. Le blogueur dans cette réalité n'est qu'une nouvelle variante pour le lecteur, rien d'autre. Le fait que l'un ait une carte de presse, soit passé par une école de journalisme et pas l'autre ne change en réalité rien à l'affaire. In fine, l'individu qui transmet une information doit répondre à une attente de ses lecteurs, ou plus exactement, le lecteur ne juge qu'à travers le prisme de la qualité de la réponse à son attente, pas celui du statut - ou rarement.

Ainsi il me semble que poser la question du rôle du journalisme, ceci au singulier, c'est soit renier cet état de fait, soit - et je retiendrai cette option - plutôt une façon d'attirer l'attention sur la mise en danger réelle ou potentielle du quatrième pouvoir. Ce danger viendrait de nombreux facteurs, par exemple le non professionnalisme supposé des blogueurs, la perte de diversité des titres ou encore la dimension économique justement qui réduit l'indépendance face à l'influence financière.

Pour ma part, je considère tout simplement que le journaliste n'est pas ce fameux quatrième pouvoir, car il ne peut pas l'être, et cela est bien sûr regrettable. Des qu'on se trouve en fait un acteur économique, on ne peut plus jouer à ce titre le moindre rôle de critique politique objectif, car on est dépendant d'un marché. De célèbres journaux comme l'Humanité ou Libération jouent un rôle politique indéniable, mais ce rôle n'est en aucun cas objectif et leur critique n'est pas continue, elle fluctue au grès de l'électorat et du pouvoir en place.

Pour être plus juste, un même journal, un même journaliste ne peut pas jouer ce rôle de quatrième pouvoir en continu. Le journalisme, collectivement, le peut plus probablement. Et encore. Quand on considère par exemple aujourd'hui la question économique dans l'ensemble de la presse française, c'est à pleurer de conventionisme. Tout le monde en ce moment par exemple apporte sa vision de la crise, de la réglementation, des capitalistes etc. Mais il ne viendrait à l'esprit d'aucun (sauf de très rares, merci J-M.Aphatie) de rappeler par exemple le rôle catastrophique de l'état dans ce qui nous arrive. On tombe à bras raccourcis sur les entreprises et les banques sans voir que le problème vient en fait de trop de réglementations et d'un interventionisme de l'état hors de toute raison.

Ceci pour dire qu'aujourd'hui, en France mais aussi à bien des égards à l'étranger, le journalisme collectivement ne joue plus son rôle d'aiguillon du pouvoir, et depuis trop longtemps. La mode est même à aiguillonner le capitalisme à la place - ce qui n'est pas une mauvaise chose en soi, le problème c'est d'oublier le reste. Il est ainsi hallucinant que la presse de gauche ne s'intéresse désormais plus à la liberté et se trompe complètement en matière d'égalité. La menace de loi Hadopi par exemple, qui a fait l'objet d'un éditorial par le Nouvel Obs totalement idiot et liberticide constitue un exemple désolant.

A force de dire ce que le peuple veut entendre, à force de ne pas réfléchir et simplement transmettre des 'informations ou 'nouvelles' brutes pour occuper l'espace et le marché, cette situation n'est malheureusement pas une surprise.

Je vois poindre une critique à ce stade. Alors que je démontrais plus haut que le journalisme n'est rien d'autre qu'une économie, et donc qu'elle suit le marché, qui est donc roi, je viens de dire que c'est une mauvaise chose. Les deux sont vrais. Le rôle du journaliste consiste à vendre de l'information à qui veut l'entendre. Ce n'est pas de servir de manière *institutionnelle* ni de manière *garantie* de quatrième pouvoir, aiguillon du pouvoir. Il n'y a en fait pas de rôle *institutionnel* du journaliste et c'est très bien - les gens peuvent réfléchir par eux-mêmes. En fait, il ne faut pas de quatrième pouvoir institutionnel, le marché s'en charge.

Que dans ce contexte, les blogs et autres fantaisies numériques soient vus comme une menace pour le journalisme, c'est compréhensible, mais pour ma part j'y vois justement là une chance extraordinaire. Car enfin le blogueur n'a pas cette contrainte économique - du moins pas au début. Certes un blogueur qui finirait par devenir semi-professionnel par excès de succès retomberait dans le journalisme ou l'économie de l'écriture.

Mais le simple citoyen, qui échange, s'exprime, critique, met au défit, conteste sur son blog ou facebook, sans autre espoir de retour que d'être écouté et peut-être entendu, c'est là à mon sens le vrai quatrième pouvoir. Il peut analyser, critiquer, influencer à loisir, c'est l'anti-1984. On peut lire ce qu'il écrit ? A la bonne heure !

Alors quel rôle pour le journaliste à l'aune du numérique ? Eh bien le même qu'avant. Il peut prendre l'option économique de masse, avec un peu de saine humilité, c'est un rôle utile, ou être condamné à être un excellent éditorialiste engagé et de ce fait recherché, mais recherché par ceux qui veulent le lire. Mais le quatrième pouvoir, désormais, réside dans la liberté et l'indépendance que seul Internet offre, à mon avis. Pourvu que ça dure.