Tuesday, November 6, 2018

Peut-on imaginer une société sans Etat ? - 3: Quelques auteurs théoriciens

J'aborde ici la troisième partie de ma présentation prévue pour Lyon dans quelques jours, visant à aborder la question de l'état : "Peut-on imaginer une société sans Etat ?"

Cette fois, le sujet sera différent et probablement plus facile, puisqu'il s'agit de passer en revue "quelques auteurs théoriciens" de la question. Il y en aurait de très nombreux à évoquer, des contemporains comme des anciens, dont une bonne part des auteurs des Lumières en France, en Ecosse ou en Angleterre, mais aussi des auteurs américains ou germanophones de la période du XIXe siècle, et on pourrait même aller chercher du côté de la Chine ancienne tant les idées de liberté sont universelles.

Parce que nous sommes en France, et pour vous permettre de les lire en français, j'ai fait une sélection de plumes françaises modernes et du siècle dernier. Et parce que la demande était faite de vous présenter des économistes "autrichiens", j'ai retenu des noms qui me semblent parmi les plus marquants chez cette "école". Enfin, j'ai retenu deux auteurs américains pour illustrer la "diversité" de cette littérature. Mais pour commencer sur une note souriante et ouverte, permettez-moi de citer quelques humoristes et un célèbre auteur de science-fiction.


Humoristes et Science Fiction

Notre époque connaît des humoristes, et c'est une saine chose. La critique de la société et du pouvoir est la garantie d'un certain degré de liberté, l'humour nous sauve. Mais il me semble que les années 80 ont connu trois personnages spécialement marquants, spécialement acides, très différents tous les trois mais iconique chacun, ayant hélas disparu bien trop tôt, et dont je pense que le verbe ne serait pas toléré de nos jours, du fait du "politiquement correct" ambiant. Ils sont de droite ou de gauche, ou de nulle part, et justement, peu m'importe, car tous se moquent de l'état.

Voici en premier Thierry LeLuron. Imitateur remarquable, il pastichait les hommes politiques de tous bords avec autant de verve et de clairvoyance. C'est avec lui que le grand Coluche avait organisé un mariage burlesque mémorable dont je pense que les dictateurs du genre actuels auraient peu apprécié l'humour.

J'ai retenu de lui cette phrase, parmi tant d'autres : "Le plus dur en France, c’est de devenir chômeur. Avant il suffisait de rater son certificat d’études, maintenant il faut avoir le bac, la licence, l’agrégation." Pourquoi cette phrase ? Parce qu'en quelques mots, elle démontre que les politiciens, donc l'état, sont nuisibles et néfastes dans (au moins) deux domaines essentiels de notre société, l'économie et l'enseignement, et qu'ils nous mentent continuellement. Elle rappelle que le chômage n'est jamais résorbé, mais au contraire savamment entretenu, et que pour que personne ne le remarque, on fait en sorte que le niveau d'instruction baisse constamment.

Passons à une personnalité fort différente, un auteur et un observateur de la nature humaine touchant au génie, j'ai nommé Pierre Desproges. Il est probablement le plus connu pour son rôle d'avocat de la défense du Tribunal des flagrants délires, mais il fut aussi auteur de sketchs célèbres comme celui des juifs et membre de la folle équipe du Petit Rapporteur.

Desproges eut de nombreuses formules pour exprimer sa "détestation" des hommes politiques, et du "système" en général. Celle-ci me parle tout spécialement : "L’élite de ce pays se permet de faire et défaire les modes, suivant la maxime : "Je pense, donc tu suis." Car c'est bien ainsi que les politiciens et surtout les bureaucrates fonctionnent avec nous, ils inventent des modes, des faux problèmes, nous créent de nouvelles peurs ou angoisses, et viennent se positionner en faux sauveurs, en chevaliers blancs de causes sans fondement, pour mieux nous conduire vers leur profit lamentable et vers notre perte.

Mais voici l'autre figure célèbre du mariage évoqué juste avant, ce cher Coluche. Je ne suis pas sûr qu'il faille le présenter ici, même si je tiens néanmoins à attirer l'attention sur ses opinions supposées "à gauche" que pour ma part je lis surtout comme anarchistes au sens strict, c'est-à-dire opposées au pouvoir et donc à la politique et aux politiciens, ce qui est très différent, je crois. Il est connu pour de nombreuses phrases chocs, j'en ai donc retenu une qui colle à mon sens avec cette position que je lui vois : "La grande différence qu’il y a entre les oiseaux et les hommes politiques, c’est que de temps en temps, les oiseaux s’arrêtent de voler." Je n'ai rien à y ajouter, les politiciens sont bien le fléau de notre civilisation.

Pour finir, et ce thème fait l'objet de tout un article dans Libres ! par Sylvain Gay, on trouve de nombreux ouvrages de science-fiction, et auteurs, qui se sont lancés dans l'imagination de mondes sans état, ou dans des critiques de l'état sous diverses formes. Comme le dit Sylvain, "née de la rencontre du progrès scientifique et technique et de la réflexion sur l’avenir, la Science-Fiction entretient des rapports étroits avec l’idée que la liberté est une valeur essentielle qui mérite d’être défendue."

J'ai retenu Philipp K. Dick, l'auteur de Blade Runner, Total Recall et Minority Report, qui nous rappelle que : "La réalité, c’est ce qui, quand vous cessez d’y croire, ne disparaît pas." - En quoi cela nous importe ici ? Et bien cela touche tout le domaine de la novlangue politique, en particulier celui où on tente de nous convaincre qu'il y aurait un intérêt général que l'état pourrait servir, alors que la réalité est qu'il n'existe que des intérêts individuels auquel l'état nuit en chacune de ses actions.


Ecole dite française

Pour revenir sur des auteurs plus classiques, j'ai choisi de revenir 170 ans en arrière, en France. En 1848, Frédéric Bastiat est alors député des Landes - il meurt prématurément de tuberculose en 1850. Avec un volume conséquent d'articles écrits à l'origine pour la presse ou comme lettres, il a alors rédigé ce qui sera plus tard édité comme les "Harmonies économiques", à savoir une des premières théories économiques et politiques modernes aboutie faisant la nique à l'interventionnisme étatique.

Bastiat est un proto-anarchiste capitaliste. Il est célèbre pour deux textes marquant en philosophe politique, à savoir "L'état" et "La loi". Il y décrit un état des plus "minimal", où la "loi" doit se limiter à garantir la propriété privée et à établir les conditions du laissez-faire économique le plus large. Mais il ne va pas, du moins pas explicitement, jusqu'à envisager une société sans état. Sur la première citation, il critique la guerre, la dépense publique et surtout la fausse monnaie produite sous caution étatique, et l'illusion d'enrichissement que beaucoup imaginent aller de pair avec plus de monnaie - ce qui est faux.

Sur la seconde, il critique l'homme politique, mais aussi notre espoir en l'homme politique, et cette croyance de tant de gens que ces surhommes auraient ce pouvoir et ce savoir leur permettant de nous sauver - voire de vivre à notre place.

J'ai choisi ensuite Gustave de Molinari, un Belge disciple de Bastiat, mort quelques 60 ans après lui. Il fut comme lui un "économiste" traitant de philosophie politique, autrement dit un des tout premiers à combiner une vision anarchiste en matière politique, mais purement capitaliste (au sens de pro-entrepreneuriale) sous l'angle de la théorie économique.

Molinari est spécialement connu pour ses "Soirées de la Rue Saint Lazare", où il développe ses théories et notamment ces phrases sur la propriété privée. Pour bien les comprendre, je crois qu'il faut tout d'abord se détacher de la notion de possession que nous y voyons souvent, même si elle reste un effet de la propriété. La propriété pour lui et ses successeurs est un droit, c'est-à-dire une convention sociale, accordée au propriétaire, lui donnant le contrôle de l'objet concerné. Un propriétaire, avant de posséder, dispose, il est en droit de décider quoi faire de sa propriété. La propriété est ainsi une autorisation sociale sur un objet. Et c'est en cela qu'elle rend inutile l'état en tant qu'autorité centrale, car elle matérialise un accord social individualisé et élémentaire.


Auteurs américains "divers"

Chez les anglo-saxons, on trouve des positions anarchistes libérales assez tôt, dès William Godwin par exemple, et des auteurs ensuite restent plus ou moins connus, tel chez les Américains Lysander Spooner ou comme Herbert Spencer que j'ai choisi ici.

L'ouvrage probablement le plus connu de Spencer est "Le Droit d'ignorer l'Etat", dont le titre me semble se suffire à lui-même quant à notre sujet. J'ai néanmoins choisi de Spencer deux phrases hors de ce texte. La première met l'accent sur la propriété privée comme gage de dignité de chacun de nous, et donc toute forme de perte forcée de propriété comme forme d'esclavage. Et c'est logique et cohérent lorsqu'on se souvient de la définition précédente de la propriété, qui est le contrôle, la capacité de décision. Si on ne peut pas ou plus décider de soi-même, de sa propre vie donc, on est bien en situation d'esclave. Tout état nous privant de notre propriété nous met donc en esclavage.

La seconde critique la fonction de législateur, car pour Spencer comme pour les auteurs à suivre, il n'y a pas de légitimité à la loi, au sens de la loi étatique, la légitimité ne pouvant venir que des personnes, adultes responsables, elles-mêmes, précisément si on les prétend responsables. C'est en fait une variante de la citation précédente, où la propriété est remplacée par la responsabilité : la loi en m'interdisant ceci ou cela - car la loi ne peut qu'interdire, ou donner prétexte au vol - elle nie ma responsabilité individuelle et ma capacité à me bien comporter et ainsi réduit mon champ de décision, donc ma propriété. On ne peut pas être responsable c'est-à-dire répondre devant la société et en même temps se voir nié sa propriété.

Mais passons à un autre auteur, Thomas Sowell, qui n'est pas un véritable anarchiste mais un économiste "minarchiste", favorable à un "état minimal". Néanmoins je l'ai choisi parce qu'il est très pédagogue, riche de bon sens et qu'il montre qu'il n'y a pas que des "blancs" pour penser de la sorte. Pour illustration, la première citation qui sur le sujet de la redistribution, nous ramène à la véritable question : plutôt que de débattre sans fin de redistribution, revenons à la question de comment gagner plus. Autrement dit, cessons de vouloir couper et partager un gâteau illusoire, cherchons plutôt à ce que chacun voie son propre gâteau croître.

La seconde est caractéristique de son angle de vue et de son retour au bon sens - je tiens à m'excuser pour la mauvaise traduction, au lieu de "avare", il vaut mieux lire "cupide" pour le "greedy" d'origine. C'est un retour sur le concept de redistribution, où il met le doigt sur l'incohérence de valeur qu'elle cache. Evidemment, derrière cette critique se cache également celle de l'instrument de la redistribution qui est la force étatique. Dans un monde anarchique, il n'y a personne pour redistribuer, mais il n'y en a aucun besoin, car la liberté et la libre concurrence sont là pour assurer la justice de la production - à supposer que ce terme ait un sens.


Ecole autrichienne & Libertariens

L'école d'économistes dite "autrichienne" remonte à Carl Menger, mort à Vienne en 1921, qui lança le premier les principes méthodologiques que ses successeurs ont développés et qui distinguent nettement cette lecture de notre monde des autres écoles d'économie - qui en réalité n'en sont pas. Deux générations plus tard, toujours depuis l'empire Austro-Hongrois, Ludwig von Mises donne ses bases définitives à cette théorie dans son "L'Action Humaine" magistral.

Élève de L. von Mises, Murray Rothbard pousse cette théorie plus loin encore, notamment sur les monopoles dans son volumineux "Man, Economy and State" en 1962. Il est surtout connu pour avoir en parallèle posé les bases d'une théorie complète de l'organisation politique et sociale libérée de l'état qui soit cohérente avec sa théorie autrichienne d'économie. Il est ainsi le fondateur du mouvement des "libertarians" aux Etats-Unis au début des années 1960.

Sur la première citation, Rothbard donne un exemple de son extrême rigueur conceptuelle, ici envers le vol et le meurtre qui sont les deux crimes fondamentaux de toute société - en fait, il n'y en a pas d'autre, tout crime véritable n'en est qu'une variante. Et bien sûr, il vise l'état par ces propos. Le meurtre étatique venant de la guerre, ou des polices trop zélées, et le vol venant de l'impôt ou de l'inflation, qui érode sournoisement le pouvoir d'achat et les bas de laines des plus pauvres.

Sur la seconde, au-delà du positionnement "à droite" ou "à gauche" que je ne crois pas intéressant ici, c'est plutôt le fait qu'il s'attaque ainsi aux deux flancs parce que chacun à sa manière est traditionnellement porteur d'idées étatiques. La gauche comme la droite ne savent pas respecter de manière stricte et systématique la propriété privée et donc la liberté.

Vient ensuite dans ma sélection Hans-Hermann Hoppe. Dit "HHH", il est l'élève et le successeur de Rothbard à la tête de l'école autrichienne et du mouvement libertarien. Il est surtout connu pour son ouvrage "Democracy, The God that Failed" qui met la démocratie en pièce et montre qu'elle est une des causes structurelles majeures des problèmes de la société contemporaine.

Sur cette première citation, HHH montre la rigueur libertarienne à l'oeuvre en mettant le doigt sur une des contradictions du rôle de l'état. Celui-ci est en effet censé être le protecteur du droit, c'est-à-dire le protecteur de la propriété privée, mais en même temps pourtant il est le premier à la violer lui qui nous force à le payer par des impôts et taxes arbitraires.

Et je finis bien sûr sur son sujet fétiche, la démocratie. Selon Hoppe, la démocratie n'est qu'une version "molle" du communisme. Et en effet, comme lui elle repose sur une confiscation de la propriété privée, par une soi-disant majorité envers l'individu. Hoppe considère que même si le processus d'érosion de la propriété est bien plus lent que dans le cas d'un communisme "classique", l'aboutissement reste le même et ne connaît pas d'échappatoire, du moins pas au sein de la démocratie bien sage.


Autrichiens français contemporains

Pour terminer cette partie sur les auteurs et théoriciens, je souhaite montrer que notre pays n'est pas en reste et compte des noms importants dans le petit milieu des libéraux anarchistes.

Pascal Salin peut je crois être présenté comme le leader des économistes autrichiens français et francophones. Ce qui est intéressant, c'est qu'il n'a pas toujours été autrichien, il y est venu assez tard mais pour devenir depuis un critique poli mais farouche de l'étatisme et de la fiscalité de ce pays. Salin reprend ici l'idée de la citation de Rothbard, mais plus pour montrer que la dichotomie droite-gauche ne correspond pas à la pensée de tout le monde, en particulier de ceux qui mettent leur liberté en premier.

Henri Lepage est celui qui a introduit le mot "libertarian", devenu libertarien chez nous. Sur cette citation, il rappelle que l'état n'est en réalité qu'une illusion, puisqu'il n'existe que par l'intermédiaire de la foule des bureaucrates et élus qui lui donnent substance et qui sont autant d'individus faisant avant tout avancer leurs intérêts propres.

Christian Michel est un entrepreneur autodidacte de la liberté qui a écrit quelques ouvrages non-académiques de haute facture sur la société libre et la critique de la société actuelle. C'est probablement celui des non-théoriciens qui m'a le plus influencé et le plus inspiré dans ma propre réflexion et démarche militante. Et justement, il nous indique que l'action militante digne, du moins celle se voulant cohérente avec les principes de non-violence libéraux, se doit de rester non-violente et donc de bannir toute forme de blocage, de prise de pouvoir ou même d'action électorale - un élu étant aussitôt en position d'imposer ses vues aux autres.

Enfin, je ne peux oublier Serge Schweitzer dont les talents de pédagogues et le sens de l'humour acide ont marqué des générations d'étudiants. Et parlant d'étudiants, il lance ici une pique affûtée au droit public et à ses enseignants dont il critique l'incohérence. Selon lui, le droit public est un non-droit, un faux-droit, puisque foisonnant d'arbitraire et de violation des principes immémoriaux du droit, et surtout permettant à des dispositions arbitraires de se voir parées par l'habit de la légalité, en lieu et place de la légitimité.

À suivre...

Thursday, November 1, 2018

Peut-on imaginer une société sans Etat ? - 2: Rôle présumé de l'Etat

Cet article constitue la seconde partie de la rédaction de ma présentation faite début novembre à Lyon, sur le thème de "Peut-on imaginer une société sans Etat ?", dont la première partie est accessible ici.

Cette fois, il s'agit d'entrer dans le sujet de l'état lui-même et des questions qu'il pose. Elles sont nombreuses, j'en ai retenues cinq qui partent des rôles classiques qu'on lui attribue communément, abordent ensuite des sujets plus contemporains mais hautement trompeurs, pour finir avec une réflexion ouvrant sur la démocratie.


Tension entre sécurité et dictature

La DDHC nous le précise, le dit clairement dans son Article 12 ("La garantie des droits de l'homme et du citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l'avantage de tous, et non pour l'utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée."), le rôle premier de l'état est tout d'abord d'assurer notre sécurité, au sens large de cette "force publique" qui se doit de veiller au respect de nos droits. L'état est donc traditionnellement justifié, posé comme nécessaire et légitime du fait de ce besoin de sécurité inhérent à toute société "civilisée".

Il semble bien qu'une fois qu'on a dit cela, la question soit réglée une fois pour toutes : l'état serait donc indispensable, point final. Pourtant, on ne compte plus, dans l'histoire comme dans l'actualité, les exemples d'états devenus ou se comportant de manière dictatoriale, c'est-à-dire où sous prétexte de sécurité, les services de police ou de justice font violence a priori à des citoyens sans criminalité évidente. En théorie de la justice libérale, on exprime cela par la "violation du principe de non-agression", c'est-à-dire par "l'initiation de l'agression" envers une personne ne s'étend pas elle-même rendue coupable d'une telle initiative.

Il y a donc dans les faits une tension, une contradiction au minimum sous l'angle opérationnel, entre le besoin de sécurité auquel l'état est censé répondre et la non-sécurité que ce même état apporte souvent, sinon toujours, aux citoyens qu'il est réputé servir.

Cette tension n'est pas nouvelle, elle est connue depuis l'antiquité, où déjà Juvénal, satiriste romain, demandait il y a quelques 2000 ans "Quis custodiet ipsos custodes ?", c'est-à-dire "Mais qui gardera ces gardiens ?" Comment fait-on pour éviter que les gardiens à notre service finissent par nous mettre à leur service ?

Cela explique en partie l'existence de services que je dirai "élitistes" de sécurité, milices, gardes du corps, agents dans nos supermarchés, ou autres formes, dont la simple présence montre au moins que l'état tel que nous le connaissons ne suffit pas à régler cette question de la sécurité. Et que de plus, il ne le fait pas pour tous, puisque in fine ce sont ceux qui en ont le moins besoin (économiquement) qui finissent par trouver, opter pour des solutions alternatives.

Le but à ce stade de la présentation n'est pas encore d'apporter une réponse, j'y reviendrai plus loin, mais je vous glisse néanmoins une piste de réflexion : si la réponse ne peut venir d'une chaîne de gardiens des gardiens de gardiens, elle ne peut venir que d'une logique et d'une source complètement différentes, et qui se trouvent en nous tous.


Tension entre justice et injustice

Il s'agit bien sûr du même type de raisonnement que le point précédent, mais celui-ci était centré sur la police alors que je souhaite ici aborder la justice, l'autre pan du domaine de ce qu'on connaît sous le terme de "régalien", prétexte de l'état. Tous les paradoxes et biais identifiés pour la police se retrouvent pour la justice, avec par exemple l'infinie chaîne des appels et recours.

L'indépendance de la justice est une autre tarte à la crème classique, puisque les juges, fonctionnaires, réputés bras du pouvoir judiciaire séparé du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif, sont en réalité payés par ce dernier grâce aux impôts qu'il a collecté par exécution des lois du troisième. On comprend que le juge, s'il doit trancher entre vous et un bureaucrate assez bien placé, ne vous laissera en réalité que peu de chances, car il pourrait bien être pécuniairement dépendant du bureaucrate.

Mais il y a deux perversités spécifiques de la justice étatique qui méritent qu'on s'y arrête un moment. La première qui vient à l'esprit tient bien sûr à l'erreur judiciaire. Elle n'est pas un scandale en soi, car juger certains crimes est loin d'être aussi facile et comme mathématique qu'on pourrait le souhaiter et l'erreur étant humaine, l'erreur du juge est impossible à éviter totalement - même si bien évidemment il faut chercher à la rendre aussi rare que possible. Le scandale vient par contre de la (faible) qualité de ce processus d'amélioration et des conséquences des erreurs.

Pour que la justice actuelle cherche réellement à s'améliorer, à faire moins d'erreurs, il faudrait que ses agents en aient une motivation tangible, pas que cela dépende de leur seule bonne volonté, forcément aléatoire. Dans le monde normal, quand on se trompe et qu'on est responsable, on en paye le coût - c'est d'ailleurs le principe de base de la "justice" instinctive. Or quel est le juge qui paye ses erreurs de jugement ? Vous en connaissez beaucoup qui se sont faits virer suite à erreur manifeste ? Comment peut-on espérer qu'il soit aussi prudent dans ses décisions qu'humainement possible s'il n'est pas lui-même directement motivé à réduire les conséquences de ses décisions ?

Cette perversion quant aux conséquences a historiquement conduit la justice (organe) à ne plus assurer la justice (service) dans sa démarche même. En effet, la justice moderne est ce qu'on appelle une justice punitive, elle sanctionne, par exemple par des peines de prison. Or une vraie justice, celle des cours d'école et des contrats que nous passons tous entre nous chaque jour est une justice réparatrice. C'est-à-dire une justice où celui qui cause des dommages à l'autre doit réparer - en payant ou en travaillant - ces dommages, éventuellement en ajoutant une compensation pour les torts causés. Dans une société juste, on ne cherche pas à mettre en prison, on cherche d'abord à dédommager les victimes. Où est passée cette justice-là ?


Recherche vs dogme

La recherche, bien que n'étant pas un domaine régalien, est considérée par beaucoup comme une des autres raisons de faire appel à un état. En France, cela se concrétise par l'existence du CNRS et de sa foule de laboratoires touchant aux domaines les plus variés et souvent insolites. Certains avancent ainsi que sans fonds "publics", sans bien préciser ce que cela couvre, il serait impossible de voir les travaux en recherche "fondamentale" financés, sans trop savoir ce que "fondamental" recouvre.

Je réponds que des gens comme Isaac Newton ou Albert Einstein ne se sont pas vus financés par un CNRS quelconque et que de nos jours, la masse de recherche mondiale dans des domaines aussi prometteurs que l'intelligence artificielle, la robotique ou les monnaies alternatives, parmi tant d'autres, doit l'essentiel de ses fonds à l'initiative et aux entreprises privées. Et que contrairement à cette image souvent idéalisée, le financement de la recherche par l'état conduit dans les faits à de nombreuses dérives qui ouvrent la porte au dogme et au politiquement correct. Je prendrai deux exemples pour l'illustrer.

Le dernier Nobel d'économie est allé à "deux Américains précurseurs de la croissance verte, Paul Romer et William Nordhaus". L'Académie justifie son choix par leur supposée mise au point de "méthodes qui répondent à des défis parmi les plus fondamentaux et pressants de notre temps : conjuguer croissance durable à long terme de l’économie mondiale et bien-être de la planète." On admire la neutralité journalistique. Sujet que j'ai pu aborder par le passé, je ne suis personnellement absolument pas d'accord sur la pertinence de tels travaux, mais ce n'est pas mon propos ici. Il s'agit plutôt de voir que le sujet écologique et climatique est clairement de mode. Et que ces travaux et ce prix n'auraient probablement pas été financés ni accordés si leur travaux n'avaient porté cette thématique en bannière. Autrement dit, il ne s'agit pas vraiment de travaux de recherche "fondamentale", mais de recherche "orientée". Un Nobel récompensant des travaux de recherche fondamentale en économie aurait dû depuis longtemps récompenser l'inventeur du BitCoin, plutôt.

L'autre image ne semble n'avoir rien à voir avec la recherche. On y voit ma fille devant une énorme pierre au sein d'un mur ancien - nous sommes à Sacsayhuamán au Pérou. Le dogme archéologique officiel affirme que ce site, et beaucoup d'autres, serait Inca. Pourtant, personne ne sait expliquer comment les Incas ont pu hisser des pierres de quelques 100 tonnes à 3.700 mètres. Et les recherches dans ce domaine sont en train de connaître une vigueur grandissante, largement sous l'initiatives d'individus hors des circuits de recherche officielle. Certes, dans la masse du "buzz" on trouve à boire et à manger et les charlatans abondent. Mais il reste in fine qu'on est en présence, au Pérou comme en Egypte ou au Cambodge, d'un refus des officiels de reconsidérer leurs thèses face à des privés qui prouvent chaque jour un peu plus que ces thèses n'ont aucune solidité. Recherche contre dogme.


Ressources vs famine

Notre époque très écologique attire notre attention sur le besoin de "protéger" nos "ressources naturelles". Certaines seraient proche de l'épuisement. Et cela justifierait pour bien des écologistes la prise de contrôle étatique, peu importe la forme, de ces ressources. Seul l'état saurait protéger et seul l'état saurait qu'en faire. Lui seul saurait trouver ce point d'équilibre si complexe entre nourrir le peuple, le voir prospérer et protéger les ressources. Il faut se rendre compte que de tels raisonnement ont déjà existé il n'y a pas si longtemps qui ont conduit à des catastrophes écologiques et surtout humanitaires sans guère de précédents.

Pour ceux qui ne connaissent pas cette tranche de l'histoire récente, et qu'il soit clair que je prends cet exemple sans biais idéologique particulier, les années 1958-62 ont vu en Chine se former une famine épouvantable, aboutissant à quelques 25 millions de morts et à une quasi disparition de certaines espèces animales. Le livre mis en référence - Mao's Great Famine, Frank Dikötter - donne un récit et des faits d'une rare précision et je vous le recommande, même si sa lecture est déchirante au possible.

Peu m'importe que cette famine ait été le résultat de la dictature de Mao, de Staline ou de Hitler, ou même de Louis XIV ou de la Mère Michel ; la seule chose qui m'importe tient au fait qu'il ait pu exister - et donc qu'il peut exister - un état central qui impose sa motivation propre et forcément égoïste à tout un peuple au point de négliger la survie de celui-ci, et même de le décimer.

Il est important au passage de revenir sur la complexité de l'équilibre évoqué ci-dessus. Bien évidemment, même si Mao et ses sbires se sont révélés par cette famine être des monstres absolus, on peut supposer qu'ils ne l'avaient pas imaginée au départ et qu'elle est arrivée sans qu'il l'aient désirée explicitement. Ils imaginaient pouvoir forcer le destin, forcer l'équilibre en leur faveur, obtenir en claquant des doigts à la fois production et prospérité, par simple décision politique centrale.

Ils ont comme bien d'autres jacobins et grands planificateurs découvert que les hommes et l'économie ne se dirigent pas aussi simplement. La complexité de la société humaine est immense, notamment à l'échelle de centaines de millions d'hommes, comme à l'époque en Chine. Il est tout simplement hors de portée de quelque gouvernement que ce soit de trouver et d'imposer un équilibre qui en réalité ne peut qu'émerger des choix combinés et entrelacés des individus eux-mêmes. C'est une des raisons majeures qui me portent à faire la promotion de la société libre, sans état.


Démocratie vs tyrannie

Après le régalien qui le légitimerait, deux exemples de travers sociaux obtenus quand on élargit son champ, je me dois de jeter un rapide regard sur l'argument démocratique qui est à la mode pour justifier la généralisation de l'état en toutes choses.

L'idée de base est bien connue, elle est évidente : la majorité (électorale) serait plus importante à satisfaire que toute minorité, le choix de la majorité doit donc être privilégié. Et cela devrait s'appliquer au domaine politique comme à tout domaine où il s'agit de satisfaire les gens : la majorité l'emporte. Les deux images que j'ai retenues parlent d'elles-mêmes. La démocratie, celle de la majorité aveugle, cela donne un président qui a comme seule compétence d'avoir osé dire 'oui' à tout le monde, et ça donne aussi un dictateur digne des pires caricatures, qui sait lui comment ne laisser le choix à personne - un parmi tant d'autres, je précise.

Mais comment cela se fait-il ? N'est-il pas légitime de chercher à résoudre l'impossible choix de celui qui nous gouvernera par l'arbitrage laissé au plus grand nombre ? Manifestement, non. Sinon, depuis les quelques deux siècles que la démocratie se déploie, et surtout depuis le début de sa généralisation il y a exactement un siècle, si la démocratie était facteur de paix et de prospérité, nous n'aurions pas connu autant de guerres, de morts et, il faut oser le dire, de déchéance sociale généralisée.

Le problème de la démocratie est dans son concept même. Comme le dit Popper, la majorité n'a en fait que rarement raison en matière politique. Car la politique, c'est compliqué, la famine chinoise nous en a donné une idée, bien sombre. Et quand pour arriver au pouvoir, il suffit de promettre, de dire 'oui' à tout le monde, le premier imbécile et surtout le premier des tyrans a vite fait de comprendre la combine. Ce cher Georges Frêche ne nous a-t-il pas enseigné que ce sont les "cons" qui votaient pour lui ?

La solution n'est dès lors plus dans "plus de démocratie", la démocratie ne peut en effet que précipiter notre chute et notre appauvrissement. La seule option consiste au contraire à en sortir, à réduire l'état pour éviter tout dictateur et tyran, et de rechercher une autre forme de satisfaction du plus grand nombre, de "démocratie non-tyrannique". Pour moi, c'est celle qui vient du libre marché, du choix que nous faisons tous librement, celui du commerce. La démocratie non-tyrannique, c'est celle où les services assurés classiquement par l'état nous viennent tous du commerce. Je vais y venir dans une partie à suivre...

À suivre...

Tuesday, October 30, 2018

Peut-on imaginer une société sans Etat ? - 1: Exemples

Le 8 novembre prochain, à l'invitation de l'initiative "Débat Citoyen" de Christian Laurut, je serai sur Lyon pour tenir une conférence publique en soirée sur le sujet suivant : "Peut-on imaginer une société sans Etat ?" Le plan de la conférence, tel qu'annoncé, est le suivant :
  1. Rôle présumé de l'Etat et problèmes posés
  2. Exemples dans l'histoire et la vie quotidienne
  3. Quelques auteurs théoriciens (jusnaturalistes, école autrichienne...)
  4. Comment serait une telle société - Idées de base
  5. Prospective et initiatives.
Je ne suis pas sûr du public qui se déplacera. Ce qui est sûr, c'est que cette conférence s'inscrit au sein d'une série qui est de sensibilité plutôt écologiste et à gauche, et que l'endroit lui-même est un temple local de ces idées. Je m'attends donc à devoir parler à un parterre peu familier du libéralisme radical et potentiellement hostile. Nous verrons cela et je réviserai le présent billet en fonction. Quoiqu'il en soit, pour mieux capter l'attention de la salle, j'ai choisi d'inverser les deux premières parties et donc de commencer par des illustrations.

Dans ce premier article, je développe le discours prévu pour cette première partie prenant des exemples, et je développerai de même les suivantes dans des articles à suivre. Les images sont reprises du support de la conférence, ce qui permet à quiconque de profiter de cette présentation, peut-être mieux que via une vidéo.


Vol d'oiseaux

Comme point de départ, je vous propose d'admirer un immense vol, probablement des étourneaux. Si cette espèce produit des vols parmi les plus spectaculaires, beaucoup d'espèces manifestent des comportements similaires et toujours étonnants - on pense aux grands migrateurs formant leurs larges V dans nos ciels, et aux bancs de poissons qui posent les mêmes questions que nos étourneaux.

Je ne sais ce qu'il évoquent en vous, mais pour ma part, ces vols ou ces bancs immenses me fascinent par leur incomparable fluidité et continuelle transformation imprévisible. Et parce qu'ils posent selon moi quatre questions qui nous permettent d'entrer dans notre sujet :  Qui les pousse à se regrouper ? Comment font-ils pour ne pas se heurter ? Qui les guide et les oriente ? Qui décide et comment ?

Il n'est pas question de faire de l'éthologie, ce n'est pas mon domaine ni notre sujet, mais simplement de constater que ces colonies de milliers d'individus se forment sans raison apparente, du moins sans quiconque pour les forcer à le faire. En général on explique que ces groupes sont un mode de défense envers les prédateurs, il y a donc un intérêt de chacun qui se regroupe en un intérêt commun. Mais il demeure que personne n'a contraint ces oiseaux à se regrouper. Ils n'ont pas d'état, ni de gouvernement, ni de politiciens pour les "diriger".

Et alors qu'ils volent, ou nagent, ensemble et si proches, ils ne forment aucun chaos, ils sont au contraire en harmonie continue. Comment cela est-il possible ? Tout simplement, chacun à son niveau suit et surveille ses voisins immédiats, il garde ses distances. Le vol collectif est ainsi la résultante des vols individuels.

Et en effet parfois certains choisissent de s'éloigner un peu plus, ou un peu moins, et c'est ainsi que les vagues se forment. Enfin, qui dirige ces vols, qui conduit les migrateurs ? Pas d'élection chez ces espèces, pas de loi(e), pas de gouvernement ni de bureaucrate pour légiférer et ordonner. Certains oiseaux en suivent d'autres, comme nous suivons nos parents ou ceux que nous reconnaissons comme crédibles. Pas besoin d'état pour traverser le monde.


Files d'attentes

On me dira que c'est l'instinct qui a pris le dessus chez les animaux, mais que chez l'homme ces phénomènes sont inconcevables. Mais voilà que partout dans le monde, nous nous mettons en files, à la queue-leu-leu, en ordre, et cela spontanément, comme ici dans une gare - et il y a des centaines de gares comme celle-là.

À Paris et à Londres par exemple, il est d'usage dans les escalators de laisser le côté gauche libre pour ceux qui marchent, qui sont pressés. Ce n'est pas un règlement, ce n'est pas une loi, personne ne l'exige, ce n'est pas formellement sanctionné, mais celui qui ignore la règle a tôt fait de comprendre qu'il dérange tout le monde et qu'il ferait mieux de la respecter.

Les questions sont alors les mêmes : Qui en a décidé ainsi ? Qui fait respecter la règle ? Où est cet état supposé indispensable pour notre ordre ? Et les réponses sont un peu les mêmes : personne, tout le monde, nulle part.

Mais ne croyez pas que cela ne se passe ainsi que dans les pays asiatiques, ou dans les grandes villes. En matière d'ordre, on imagine rapidement le Japon, l'Allemagne, la Suisse. Mais même ici c'est pareil. Ferez-vous la queue pour aller aux toilettes ? Marcherez-vous sur les trottoirs en bousculant les autres ? Pourtant, qui vous y oblige ?

Quand on y réfléchit un peu, on se rend vite compte que nos sociétés, toutes nos sociétés reposent sur des règles élémentaires et minimales, plus ou moins élémentaires et universelles, ou du moins largement partagées, qui nous sont enseignées de génération en génération, sans que le Léviathan y soit pour quoi que ce soit.


Internet & Cybersécurité

Internet est un cas fort intéressant. Créé il n'y a encore que quelques années, il ne fut et reste encore un espace sans frontières, du moins pas au sens de celles de nos pays. Par conception même, lorsque depuis votre ordinateur vous consultez un site web à l'autre bout du monde, disons en Australie, cela est possible précisément parce que le réseau permet de traverser librement le monde et ses frontières politiques.

Même si Internet est désormais une "chose" fort organisée et normalisée, cette chose se caractérise par l'absence d'un "état" central au sens classique, qui aurait un président, un gouvernement et des ministres, encore moins d'élections car ce n'est pas non plus une démocratie. Et pourtant, cela fonctionne remarquablement bien.

Pourquoi évoquer la cybersécurité ? Parce que, outre que c'est mon domaine professionnel, elle illustre encore plus nettement cette distance du Net prise envers les "états" tels que nous les connaissons. Historiquement, il y a eu des problèmes de sécurité, devenue depuis "cyber", depuis les tous débuts du Réseau, quoique la menace à l'époque restait très limitée. Cela est tout simplement la manifestation de la part de criminalité qu'on trouve dans toute société.

En absence d'état, censé quand il existe assurer le "régalien", c'est-à-dire la police et la justice, les entreprises et organisations présentent sur le Net organisèrent leur propre défense, et on vit ainsi se créer des postes de "RSSI" un peu partout, toujours sans état central. Et dans les faits, cette foule de RSSI jouait collectivement le rôle de cet état.

Mais depuis quelques années, voilà que les pays - les états au sens politique - sont venus s'en mêler. Et que certains, pour ne pas dire tous, se sont mis à jouer eux-mêmes les pirates les uns des autres. Et ce faisant, nous nous retrouvons comme à l'âge d'or de l'espionage et du contre-espionage, où ces mêmes états prennent prétexte de cette nouvelle menace pour intervenir et "réguler", on devrait dire "réglementer", le Réseau qui marchait très bien sans eux. Et la menace historiquement limitée est ansi devenue une inquiétude majeure pour le devenir d'Internet.

Hélas, je pense que c'est caractéristique du comportement étatique moderne, car je ne compte plus les domaines de la société moderne où ce scénario se produit de façon identique ou analogue, où ce qui marchait sans état ne fonctionne plus avec un état qui s'en mêle et prétend venir en sauveur.


Rizières de Banaue

Il y a des rizières un peu partout en Asie, et ailleurs, et dans de nombreuses montagnes. Néanmoins, celles de Banaue dans les Philippines, classées par l'Unesco, sont spécialement exceptionnelles et intéressantes. Pour mémoire, elle occupent un espace comparable au département de la Gironde. La question qu'il s'agit de se poser quand on découvre ce résultat extraordinaire est double : Quel état - si état - a été nécessaire pour mener cet immense chantier à bien ? Et - question annexe, mais j'y reviendrai - ces terrasses sont-elles "écologiques" ?

Il est estimé que ces terrasses existent depuis 2.000 ans ou plus, dans une région fortement insulaire où l'histoire nous donne fort peu de traces de "pouvoir politique" fort et centralisé. Tout laisse à penser que ces terrasses ont été construites peu à peu, de proche en proche, génération après génération, par les villageois ou les communautés locales s'imitant ou peut-être s'entre-aidant les unes les autres, avec comme seule direction celle de mieux nourrir leurs familles. Il est fort peu vraisemblable que cet immense projet et résultat soit le produit d'un organisme planificateur central ayant eu une "vision" et ayant imposé cette vision à son peuple, comme c'est par contre à la mode de nos jours.

Un aspect de ce capital historique magnifique mérite qu'on s'y attarde, celui de la responsabilité de chacun. Celui qui décide de construire un rang supplémentaire au-dessus de tous les autres a tout d'abord besoin que chacun entretienne les chemins qui permettent de monter là-haut. Quant à lui, il doit construire sans altérer la rizière juste en-dessous, ni détourner toute l'eau à son seul profit. Cela se passe probablement par diverses tractations avec ses voisins, ou avec les membres de la communauté. Ce qui compte, c'est de voir que ces négociations aboutissent à un accord - ou pas et dans ce cas la nouvelle rizière ne se fera pas ainsi - donc à une forme de contrat, et cela sans imposer la force, sans contraindre et sans autorité autre que celle de l'intérêt et de la responsabilité de tous et chacun.

Ce processus incrémental et négociatif est à la base, selon moi et selon les libertariens en général, celui de toute société libre et civilisée, capable de plus de trouver un juste équilibre sous l'angle écologique, j'y reviendrai.


Zomia & Islande

On me demande souvent si une société sans état existe ou a existé. Il semble que les gens qui posent cette question ne se rendent pas compte que la société au quotidien passe son temps à s'organiser sans état - les rizières en donnent une illustration remarquable. Quand bien même, je crois intéressant de donner deux exemples qui ont chacun fait l'objet d'un ouvrage, la Zomia - qui est contemporaine et orientale - et l'Islande médiévale - historique et occidentale.

Le terme "Zomia" vient de l'historien Willem van Schendel, puis de James C. Scott, auteur de l'ouvrage référencé. Il s'agit d'une vaste zone montagneuse au nord de l'Asie du Sud-est allant du Tibet au Viet Nam. Elle se particularise par des territoires difficiles d'accès, où les états historiques ont une tradition oppressive et où de nombreux peuples refusent l’autorité des états auxquels cet espace appartient. Ils y ont établi des stratégies de résistance via la fuite en fond de montagne, avec divers degré de nomadisme et d'autarcie. Ainsi dans les faits, les peuples de ces régions vivent sans ou hors des états au sens classique du terme.

L'autre exemple, très différent, c'est l'organisation de l'Islande médiévale, sur quelques 300 ans après l'installation des futurs "islandais". Une "saga" et d'autres textes nous sont parvenus qui décrivent assez bien cette société - il faut savoir aussi qu'en Irlande il y eut une organisation similaire. Cette société se caractérise par une organisation entièrement commerciale : le plus marquant tient à la justice, assurée par des "chefs de clan" vendant leurs services de "chef" et de "juge". La justice était donc rendue par des notables en concurrence entre eux mettant en jeu leur réputation et faisant payer leur justice parce qu'elle était... juste, précisément. Je ne vais pas discuter ici les détails ni débattre des plus ou des moins de ce système, ce n'est pas mon sujet. Constatons simplement qu'il a existé et duré 300 ans, il a mal fini parce que in fine les politiciens ont réussi à trouver une faille au système et à prendre le pouvoir...

Je suis à peu près sûr qu'on peut trouver de nombreux autres exemples dans l'histoire et même dans l'actualité, voire dans notre quotidien.


Conférence elle-même

Ainsi, par exemple et pour conclure cette première partie, je vous propose simplement de vous rendre compte que l'organisation de cette conférence elle-même n'a nécessité pour sa préparation et son existence aucun état particulier, et que nous aurions pu l'organiser probablement de la même manière (si je mets la technologie de côté) en Islande, dans la Zomia, aux Philippines ou ailleurs. En fait, nous n'avons en général pas besoin de l'état pour nos projet, il vient plutôt y faire obstacle.

À suivre...

Monday, March 5, 2018

Il n'y a pas de concurrence déloyale

(Publié sur Le Cercle en 2016.)

La concurrence est un phénomène qui est bien plus simple que beaucoup le pensent. Pour le comprendre, commençons par ce qu’elle n’est pas. Tout entrepreneur le sait bien, par exemple un vendeur de voitures ou de téléphones, lorsqu’on se trouve en compétition face une autre voiture ou un autre téléphone, on cherche à expliquer au client en quoi notre produit est unique, ne serait-ce que par le prix. De même pour un séjour touristique, des légumes ou un nouveau collaborateur : c’est chaque fois ce qui les rend unique qu’on met en avant pour convaincre et amener la décision.

Ainsi, mon concurrent n’est donc pas celui qui a le même produit ou service que moi, mais celui qui arrive à mettre en avant sa différence. Mais dès lors, où s’arrête le jeu de cette différence ? Est-ce qu’une voiture de sport est en concurrence avec une voiture familiale ? Pour beaucoup d’homme, la réponse est positive dans la mesure où beaucoup aimeraient acheter les deux et donc doivent choisir laquelle acheter en premier. Est-ce que le train est en concurrence avec l’avion ? Bien sûr, quiconque a voyagé entre province et Paris hésite régulièrement, y compris avec voiture et covoiturage.

En réalité, la concurrence ne s’arrête pas là. Dans nos budgets, le voyage est en concurrence avec le sport, les loisirs, les sorties au restaurant, les livres ou encore les spectacles. Pourtant, aucun hôtel ne s’imagine, à tort, en concurrence avec un libraire. Le nœud de compréhension est ici : la concurrence n’est pas une chose que les acteurs de l’économie décident, mais que chacun de nous décide. C’est moi qui arbitre mes dépenses entre voyage ou voiture, banane ou alcool, téléphone ou formation.

Le concept de concurrence déloyale se révèle alors pour ce qu’il est : un vide sémantique, un contre-sens, une ineptie. Si c’est moi, l’individu, qui décide à chaque instant de ce que je considère être en concurrence, en choisissant librement telle dépense plutôt que telle autre, quel place la loi pourrait-elle tenir dans ce schéma ? A moins de m’interdire certains choix plutôt que d’autres, à moins de m’interdire de prendre le bus quand un train va à ma destination, comme ce fut longtemps le cas.

La concurrence est la normalité, elle est précieuse au progrès de tous par le choix qu’elle porte en elle. Les taxis et tous ceux qui hurlent à la concurrence déloyale sont de mauvaise foi, ils utilisent un faux concept pour justifier le recours à la loi pour réduire notre liberté à leur profit. Et on les écoute.

Friday, February 2, 2018

Label Bastiat - Motivations

Le Label Bastiat propose de récompenser, du moins de faire la promotion, de toute organisation ou projet qui pour ses fonds ne fait en aucune manière appel à, ni n’accepte de recevoir de subvention, c’est-à-dire des sommes qui viennent d’impôts ou taxes prélevés par quelque structure étatique ou gouvernementale, local ou nationale. Le Label Bastiat fait la promotion du capitalisme le plus pur.

Dans notre société, cette position radicale peut être vue comme extrême ou illusoire, tant l’appel à l’aide par la subvention est entré dans les mœurs et se retrouve partout, notamment au sein des structures associatives de nos villes et villages. Hélas, il y a probablement peu d’entités qui peuvent se prévaloir du Label Bastiat, et c’est précisément notre motivation à le créer, et ainsi reconnaître et valoriser ces rares marques de courage et d’intégrité sociale que sont les entreprises qui s’assument.

Nous proposons ici d’apporter les principes politiques et économiques qui fondent la pertinence sociale du Label Bastiat, puis de répondre à diverses objections reçues ou anticipées quant à son bien-fondé. Il ne s’agit par contre pas de répondre ici aux questions pouvant se poser quant aux modalités pratiques de demande ou d’attribution du Label Bastiat, thématique traitée par ailleurs.

Ni de droite ni de gauche, le point de départ de notre réflexion prend racine dans deux valeurs humaines et sociales fondamentales : l’intégrité, qui s’exprime par exemple par l’honnêteté, et la moralité, allant de pair avec confiance et cohérence. Quel lien avec les subventions ? Le lien se fait via le rôle social de l’impôt et de l’entreprise. La vie sociale est morale lorsque libérée de l’impôt.

Posons un regard froid sur l’impôt, ou sur les taxes, qui n’en sont qu’une variante. Pour bien préciser, peu importe quel impôt, nous nous intéressons à toute forme de « prélèvement obligatoire », quelle qu’en soit la motivation, la source, le montant, les modalités ou les contribuables touchés. Ce que nous regardons, c’est le concept même de l’impôt, son principe. Principe que nous contestons.

Car un « prélèvement obligatoire » n’est pas un don, ni un cadeau, ni un prélèvement accepté ou accordé. S’il est obligatoire, c’est qu’il n’est pas consenti explicitement, il est au mieux subi. On se rend compte alors qu’il n’y a aucune différence avec un vol : chaque fois que je gagne tant, ou que j’achète pour tel montant, on me dérobe d’une fraction, souvent importante. Il est évident que si je pouvais garder cette fraction, comme tout le monde, comme vous, je le ferais. Nous ne disons rien par habitude et par résignation, mais cela ne change rien à la nature de l’impôt, identique à un vol.

L’état, sous ses multiples formes, ministère des finances ou collectivité locale, nous dérobe ainsi en permanence de sommes folles, colossales. Un ordre de grandeur est donné par la combinaison de quelques impôts classiques pour un individu moyen : pour 100 euros payés pour un salarié, 25% sont pris au titre des charges, 20% au titre du brut, 30% sont pris sur le revenu, puis 20% par la TVA. Nous tombons à moins de 35%, soit plus de 65% de dérobés, et cela sans compter les taxes sur l’essence ni celles sur le logement.

Donc toute forme de subvention vient des sommes ainsi prélevées sur chacun de nous, selon notre performance dans le grand jeu de la fuite fiscale que nous pratiquons tous, absolument tous. Toute forme de subvention est donc du blanchiment de recel, au sens strict, puisque tout impôt est vol. La première motivation du Label Bastiat consiste donc à contester et à rejeter cette forme de recel.

Beaucoup opposerons sans doute que la réalité sociale n’est pas aussi binaire, et notamment que l’impôt se justifierait par la « redistribution des richesses » qu’il permet d’opérer. En fait, dans le cas des subventions, nous contestons cet argument par l’exigence de l’entrepreneuriat. Explication.

Les organisations qui peuvent potentiellement bénéficier du Label Bastiat sont le plus souvent de trois types. On trouve des associations, des entreprises en puissance ou des projets ponctuels.

Les associations locales peuvent avoir bien des finalités, on pense typiquement aux clubs sportifs locaux et aux membres pratiquant divers loisirs sur leur commune. Il y a aussi des associations au niveau national, en général plus thématiques et moins centrées autour de l’activité locale. Dans le domaine sportif on y retrouve les fédérations, par exemple, comme on trouve des associations de victimes de maladies, de catastrophes, ou de personnes s’intéressant à l’archéologie, à l’astronomie.

Pour revenir sur la « redistribution », il est clair que l’argument n’est pas valable pour cette première catégorie. Rien dans ces associations n’est lié à des catégories sociales qui pourraient prétendre à une pauvreté ou autre « injustice » quelconque. Faire du sport, s’intéresser à une activité ou à un sujet n’est en rien une marque de richesse ou de pauvreté, ni de faiblesse ou quoi que ce soit. A supposer que la « redistribution » puisse être un argument, il ne s’applique pas à ces associations.

De plus, toute subvention apportée aux clubs sportifs ou équivalents constitue une claire forme de distorsion de la saine concurrence qui doit exister entre les activités et les organisations. Elle vient faire entrave aux clubs qui par principe ne voudraient voire n’auraient pas même idée de recourir à la subvention. Les subventions d’activités obligent les gens à les financer contre leur gré et leur choix.

Parmi les « associations thématiques », nombreuses sont celles qui œuvrent à la promotion de plus ou moins « belles causes ». On pense à toutes celles en faveur de l’environnement, de la liberté d’expression ou celles encore qui s’engagent pour la liberté individuelle. Les causes pouvant ainsi se revendiquer « humanitaires » sont infinies en nombre et il n’est simplement pas possible de les financer toutes. Mais il n’est pas non plus moral d’en financer ne serait-ce qu’une seule : comment peut-on justifier prélever des impôts à des gens pour financer en leur nom des causes auxquelles ils se pourrait bien qu’ils soient profondément opposés ? Et à l’inverse, on peut imaginer que les gens qui ont certaines causes à cœur auront l’initiative de venir spontanément leur faire des dons. Ne pas donner, c’est le signe d’un désintérêt pour une cause. Dès lors, aucune cause ne peut profiter des fonds venant des impôts sans se mettre aussitôt en conflit moral avec la majorité des contribuables.

Et les victimes de maladies direz-vous ? En effet, beaucoup de familles et autres victimes ou parents de victimes de maladies rares ou mal connues s’organisent en associations. Elles ont le plus souvent pour objet de venir en soutien aux malades et familles et de s’entre-aider, d’œuvrer pour que leur maladie soit mieux connue et reconnue, éventuellement aider la recherche, etc. On est ici dans le domaine traditionnel de la charité spontanée et même si ce type de cause peut sembler de plus grande importance sociale, il demeurerait arbitraire de décider de les subventionner au titre de la « redistribution » plus que les associations sportives, par exemple. Si c’était si simple, on verrait alors vite fleurir une foule de maladies que la pratique de la pétanque permettrait soi-disant de soigner.

Le cas de la recherche peut sembler encore plus sensible, l’exemple extrême étant probablement celui du financement de la recherche contre le cancer – mais il y en a tant d’autres. Dans ce domaine, c’est l’arbitraire de la préférence de financement qui fait question. On est face à un dilemme : il y a tant de maladies encore inconnues, et plus on cherche plus on en trouve, il n’est pas possible de toutes les financer, les budgets issus des impôts ne sont jamais infinis. Et si certaines font l’objet de subsides, comment les choisir – et éliminer les autres – sans tomber dans l’injustice ? Non, il ne suffit pas de prendre les 10 maladies les plus mortelles à un moment donné, car les sommes dépensées pourraient peut-être être plus efficaces pour la recherche envers des maladies plus simples à soigner. La liste des critères est sans limite ni absolu et il n’est jamais possible de justifier ces décisions.

En fait, que ce soit pour les associations sportives ou locales, les associations thématiques ou des sujets plus sensibles comme le financement de la recherche, il n’y a que deux options : toutes les subventionner, avec les mêmes sommes, ou n’en subventionner aucune. Car il n’est simplement pas possible de trouver un argumentaire froid et rationnel, non arbitraire, qui permette de justifier de ne privilégier que certaines finalités et pas d’autres. En refusant toute forme de subvention, nous renvoyons la tâche de trouver des financements aux associations elles-mêmes. Outre de ne voler personne, cela à l’immense avantage de laisser chacun donner par charité aux causes qui lui sont les plus chères et donc de faire à son niveau ce choix que personne ne peut prétendre faire à sa place.

Beaucoup d’autres organisations aujourd’hui subventionnées, associatives ou pas, se forment autour d’un projet, dont les finalités varient à l’infini. On pourrait prendre comme exemple le projet du Label Bastiat lui-même, mais on en rencontre bien d’autres : les associations œuvrant en faveur de la reconnaissance du génocide arménien. Toutes ces initiatives et organisations sont soit transitoires, avec un objectif limité dans le temps, souvent associé à un événement historique ou à une décision, comme pour le génocide, soit ont un objectif de plus long terme. Dans le cas qu’on dira du génocide, on revient en fait à des associations thématiques comme plus haut. Dans le dernier cas, disons celui du Label, ce sont en fait des entreprises déguisées, et il n’y a aucune raison valable de leur accorder des crédits d’une manière différente de la recherche de crédits financiers.

En effet, comme pour une entreprise normale, si une « association entreprise » est vraiment utile, si son projet à un sens et correspond à un besoin et une attente, cela doit s’exprimer par un certain nombre d’individus qu’elle saura motiver pour en faire des membres ou des clients prêts à payer ses services ou à investir dans son projet. A l’inverse, subventionner une entreprise ou un projet qui ne trouve autrement aucun écho sur le marché, c’est gaspiller l’argent public pour une fausse cause.

En conclusion, il n’existe aucun cas où le financement des « associations » par la subvention publique n’est justifiable devant la morale et les valeurs qui pourtant servent souvent de prétextes à ces fonds arbitrairement dilapidés à des profits incertains – et dont les sommes s’expriment en milliards. Selon une formule proposée par un autre, le Label Bastiat se pose comme un filtre entre associations à but non lucratif et associations lucratives sans but.

Friday, January 26, 2018

Renseignement vs Cybersécurité

(Publié sur Le Cercle en 2015.)

La semaine dernière, le ministre de l’Intérieur répondait au journaliste des 4 Vérités concernant sa loi sur le renseignement. Le ministre se posait comme sûr de lui, sûr de son fait et de son texte, invitant les détracteurs à le lire et se convaincre de sa pertinence, du juste équilibre entre liberté et sécurité.

Notamment, il a plusieurs fois insisté sur le contrôle procédural intégré, c’est-à-dire sur la vigilance assurée par les diverses autorités prévues pour certes éviter les abus et la menace de Big Brother.

Je n’ai pas lu son texte et ne le lirai pas. Ce que j’en ai entendu me suffit à être certain que ce texte – qui vise notamment à une plus grande mise sur écoute de l’internet – n’est qu’une vile farce.

Si on prend l’incident TV5 pour illustration, il est facile de montrer que la solution ne viendra que d’une plus grande liberté, pas d’une loi de surveillance. D’abord, techniquement, TV5 est un incident technique. Il a été rendu possible parce que l’entreprise avait fait des choix risqués en laissant béantes trop de failles dans ses systèmes. Vue la gifle prise, on peut penser que la direction va adopter les mesures qui s’imposent. Ou pas. C’est sa liberté que de faire ce choix.

Ensuite, toute entreprise ferait appel à la police dans un tel cas, ou à une justice adaptée. Mais dans ce monde sans frontière, rien de tout cela n’existe. On peut affirmer que l’existence des états territoriaux au monopole de la force a été et reste un frein au développement d’une justice du Net.

Quoi qu’il en soit, les vandales se voulaient porteur d’un message. N’oublions jamais la liberté d’expression. Ici elle a conduit à des actes qui doivent être jugés de par leur vandalisme. Mais les idées qui sont derrière n’ont rien à faire dans une telle procédure, de même qu’elles n’ont rien à faire dans les attendus d’un texte de loi quelconque. Une idée ne se combat pas sur le terrain physique, mais sur le terrain des idées. Soit elle est fausse et on l’explique. Soit elle relève de fausses croyances et ces croyances doivent être décrédibilisées comme telles. Par l’explication, pas la loi.

Le ministre veut mous rassurer par les contrôles prévus par son texte. Mais pourquoi faudrait-il des contrôles si le texte ne présentait aucun risque pour la liberté ? Et en quoi le contrôle par une autorité plutôt qu’une autre changerait le risque de voir ces personnes abuser de leur pouvoir ?

La cybersécurité ne change rien aux principes de la liberté d’expression. L’état doit s’en tenir loin.

Nouvelle crise de la vache Foll

(Publié sur Le Cercle en 2015.)

La crise des éleveurs bovins est l’occasion d’observer en plein jour une multitude de fausses croyances et de dysfonctionnements profonds de ce pays qui fut pourtant celui des Lumières. Juste pour donner une idée, que ce soit le protectionnisme, le non-respect du droit, la politique agricole, l’endettement, le rôle du marché, celui de la distribution ou la protection du territoire, aucun de ces thèmes gravitant autour de la crise de ces derniers jours n’est l’objet d’une position saine de la part des politiciens et autres gouvernants. Et c’est bien parce que tout est géré en dépit du bon sens qu’on en arrive à ces soulèvements à répétitions qu’on observe depuis des années chez les paysans.

Donnons juste un exemple de la mauvaise foi politique. Dans LeFigaro, Périco Légasse demande : « Comment un éleveur peut-il accepter de vendre sa viande 3,98€ et de la retrouver à 14,50€ sur les étals des grandes surfaces? Qui se goinfre au passage? ». Il vise bien sûr la grande distribution.  Mais c’est oublier la part qui dans une telle somme tombe en réalité dans les poches de l’état, qui se garde bien de proposer de baisser son appétit et préfère appeler à l’effort des consommateurs.

Sur 14,50€, il y a déjà 2,90 de TVA, restent 7,62€. En imaginant que la distribution prenne 15% de marge, ce qui est bien plus qu’en réalité, il reste 6,48€ de coûts, dont les salaires forment la plus grosse part, disons 6€. Quand on se rappelle que 50% des salaires finit en taxes et cotisations, on arrive au total à environ 6€, soit 40% du prix, qui sont dus à l’ogre étatique. On se trompe de cible.

Mais ce qui est le plus grave dans cette crise, c’est l’infantilisation de la société dont elle témoigne. Tout d’abord, à force d’interventions répétées, on a mis depuis des années les agriculteurs en situation de dépendance. Mais inversement, ceux-ci ne savent plus se prendre par la main, assumer leur destin et leur situation et au moindre pépin, ils bloquent sans vergogne leurs concitoyens.

Il est profondément choquant que le pouvoir réagisse à la moindre once de chantage de telle ou telle catégorie socio-professionnelle. Mais il est tout autant scandaleux que ces mêmes catégories socio-professionnelles prennent le pays en otage pour le moindre bobo, tels des ados n’affrontant pas leurs propres erreurs. Car il faut le dire, les éleveurs se sont mis tous seuls dans cette situation.

Ils nous disent lors des reportages qu’ils n’ont pas le choix, qu’ils ne peuvent pas faire autrement que de saccager pour être écoutés. Cela est bien sûr absolument faux, ils ont le choix d’assumer. Qui peut être assez sot pour s’endetter à vie pour monter une exploitation dans un domaine où par nature même aucun revenu ne peut être garanti ? S’endetter pour acheter 1 ou 2 vaches, d’accord, le risque est limité. Mais s’endetter pour en acheter 20, 30 ou 50, il faut être inconscient, prêts d’état ou pas.

Se faire entendre ? Depuis quand le rôle de l’état est-il de venir à l’aide des entrepreneurs qui ne savent pas prendre les bonnes décisions ?

Cybersécurité : Une affaire de liberté

(Publié sur Le Cercle en 2015.)

La cybersécurité est un sujet passé du petit milieu des experts aux gros titres de la presse en quelques mois, grâce à une avalanche d’accidents qui commence à attirer l’attention de tous – on pense à TV5 ou au Canard Enchaîné il y a peu, parmi tant d’autres.

Il y a de nombreux liens entre cybersécurité et liberté ; ce premier texte se propose de recadrer le sujet, d’en rappeler les fondamentaux, les principes, avant que les prochains papiers détaillent chacun une des facette en particulier, toujours avec la liberté à l’esprit.

Vue d’un œil professionnel, la cybersécurité n’est guère un phénomène nouveau, du moins pas par nature. Elle est due à la conjonction de deux facteurs, qui se sont simplement aggravés, mais qui n’ont rien de nouveau. Le premier tient à la faiblesse des technologies. Le second tient à la professionnalisation des attaques.

Les systèmes qui hébergent l’immense majorité de l’informatique des entreprises et des grandes organisations sont essentiellement les mêmes, tous issus d’une poignée de fournisseurs. Et malgré les années, malgré les « patches » et les « mises à jour » incessantes, ces technologies sont fournies et sont mises en place avec une multitude de défauts de conception, les fameux « bugs ». Et chaque bug est une faille en puissance que les pirates pourront utiliser pour se glisser, invisibles, au sein de ces systèmes nerveux modernes.

Pirates qui de leur côté sont devenus des pros et utilisent des outils désormais à la portée de tous. De nos jours, on peut passer de pirate amateur à pirate à galons juste en quelques heures. Parmi les aspects remarquables de cette évolution se distingue le rôle joué par tous les grands états, qui se mêlent tour à tour de protection de leurs entreprises et citoyens, tout en veillant à être les premiers à pirater profondément le reste du monde – telle la fameuse NSA – hors de toute juridiction.

Alors on découvre tout d’un coup que l’illusion de la propriété intellectuelle appliquée au logiciel a fait émerger des technologies de mauvaise sécurité ; que la malveillance a pu s’étendre sans contrainte dans la mesure où les états n’ont laissé aucune police s’organiser sur le Net ; que trop souvent la collusion entre pouvoir et grandes entreprises a abouti à des moyens d’espionnage présents un peu partout, à notre insu ; que les lois comme la CNIL ne servent à rien, sinon à nous faire croire que le danger pourrait venir du secteur privé.

Faute de liberté, tout cela était pourtant prévisible. A suivre donc…

Sécurité : Cesser de se plaindre des utilisateurs

(Publié sur Le Cercle en 2015.)

Un soi-disant expert en sécurité sévissant régulièrement sur Contrepoints vient d’y publier un article où il nous engage à faire « attention au facteur humain » en matière de cybersécurité. Il est très à la mode dans ce milieu de parler du besoin de sensibiliser les utilisateurs et de façon générale, de se plaindre du nombre de bêtises faites par les « nuls » aboutissant à quelque catastrophe numérique.

De la part d’un auteur dont on suppose le penchant libéral, c’est un clair aveu d’immaturité politique et sociale. Car c’est oublier que le monde de l’informatique est comme tout produit de notre société, le fruit de l’action humaine, et que dès lors deux lois immuables s’appliquent à la question de la cybersécurité : la première, c’est qu’il n’y a pas d’autre facteur de sécurité que le facteur humain, puisque tout Internet et toute l’informatique jusque dans ses moindres détails résulte de décisions humaines ; ensuite, c’est oublier que l’objet de la sécurité au sein des systèmes informatiques n’est pas de se protéger de l’homme, mais bien de prendre l’homme comme il est pour en tirer des besoins de protection des informations en conséquence. C’est comme le droit.

Cette dernière remarque va radicalement à l’inverse du propos de notre faux expert. Qu’il se rassure, ils sont nombreux à raisonner comme lui. Vous entendrez régulièrement dire que l’utilisateur, plus ou moins ignare, est le maillon faible de la sécurité des systèmes informatiques et que de ce fait, la vie des experts chargés de renforcer ladite sécurité est d’autant plus compliquée.

C’est un peu comme si un politicien favorable à la démocratie, célèbre pour être le moins mauvais des systèmes, expliquait que les dysfonctionnements de celle-ci venaient en fait du peuple lui-même. Vous comprenez ma pov’ dame, les gens sont des imbéciles et votent n’importe comment et c’est pour cela qu’on finit par se retrouver avec du bleu marine dans les couloirs de nos palais. Ridicule. Il est évident que ce sont les principes de conception de la démocratie qui ne conviennent pas à l’homme et non l’homme qui ne convient pas à la démocratie. C’est la même chose sur Internet.

Ainsi, on oublie que les bugs font les failles. Qu’on m’explique pourquoi aucun éditeur n’est mis en justice quand son logiciel vulnérable permet la mise à sac de mon entreprise. Certes l’absence de bug ne peut être garantie, mais si les éditeurs avaient plus de pression, on verrait bien si leurs logiciels resteraient les passoires qu’on connaît.

Les objets connectés, virus de la liberté ?

(Publié sur Le Cercle en 2015.)

Alors que les « cyber menaces » révèlent chaque jour la tentative accrue de mainmise étatique sur le Net, il se pourrait bien que la Liberté soit en train de reprendre une longueur d’avance déterminante.

Les « objets connectés » fleurissent et deviennent la Nouvelle Frontière d’Internet. Si vous ne connaissez pas l’idée, il s’agit de votre montre, de votre voiture, réfrigérateur, luminaire ou même cafetière qui tous seront contrôlables depuis votre téléphone ou ordinateur, même de l’étranger.

Il est évident que leur adoption généralisée, si elle se produit comme beaucoup l’anticipent, suppose que chaque propriétaire garde bien le contrôle sur ses objets. Pas question que votre voisin, ou pire, la police ou des voleurs, puissent ouvrir votre portail ou votre maison à votre place, par piratage.

De plus, malgré les nombreux fournisseurs, on cherchera un moyen simple de maîtriser tous ses objets : c’est comme les télécommandes, on cherchera celle qui fonctionne pour tout ou presque.

Mais il y a plus. Il est de même essentiel que chacun de nous ait la conviction que les données collectées par ces « choses » restent confidentielles (En Anglais, on parle de « Internet of Things »). Je n’ai pas forcément envie que tout le monde sache à quelles heures j’entre ou je sors de chez moi.

On voit donc que l’exigence de contrôle comme celle de secret sera très centrée sur l’individu propriétaire des « choses » dans l’Internet de demain. Or à ce jour, la sécurité sur Internet fonctionne dans l’autre sens : ce sont les entreprises et les sites web qui nous imposent leur sécurité et leurs mots de passe – ce qui se manifeste par la foule de mots de passe qu’il nous faut mémoriser.

L’arrivée des objets connectés en masse va probablement rendre en proportion ridicule le nombre d’ordinateurs déjà connectés. Et donc faire basculer le centre de gravité de la gouvernance, des entreprises et autres organisations vers les individus. Au point où les principes mêmes de la sécurité devront aussi basculer en notre faveur.

Demain, je me connecterai une seule fois sur le Net pour être reconnu par mes objets comme par mon téléphone et ses applications et de même par les systèmes de mon entreprise. Mieux, je pourrai choisir directement comment chaque entreprise utilise et protège les données que je lui confie.

Notre liberté aura gagné car le Net aura imposé la décentralisation de la sécurité des données et des accès. Les objets connectés annonceraient-ils ainsi le retour au pouvoir du libre marché ?

Thursday, January 25, 2018

Le libéralisme incomplet de Charles Gave

Charles Gave est cet homme d’affaires à succès, respectable comme tel, ayant créé il y a quelques années l’Institut des Libertés, erreur déjà puisque la liberté ne se découpe pas en tranches. Il a produit à l’automne un article, sur son site, où il prétend révéler « Qu’est ce que le Libéralisme ? ». Il est je crois très intéressant de le lire, car il s’y pose avec sincérité d’excellentes questions. Mais les réponses qu’il propose, sa vision du libéralisme donc, tombent à plat et montrent l’horizon limité du schéma de pensée dont il souffre, ainsi que l’immense majorité des pseudo libéraux dans ce pays.

L’article débute par une citation d’excellent choix, prise chez Saint Just : « L’ennemi naturel de tout citoyen, c’est son Etat. » Bravo, il ne pouvait pas mieux résumer la vision libertarienne de la liberté.

Charles Gave (CG) commence alors son texte par une anecdote ou il fait intervenir Milton Friedman, sa référence en économie, hélas, montrant surtout son goût pour l’utilitarisme constructiviste. Mais ensuite, vient un autre moment de clarté, qui mérite d’être souligné et cité : « Je vais commencer par une évidence : le libéralisme n’est pas une doctrine économique et encore moins une idéologie politique, c’est tout simplement une pratique juridique empreinte du pragmatisme le plus total cherchant à établir dans un pays ce qu’il est convenu d’appeler un « état de Droit », c’est-à-dire un système politique où la Loi est la même pour tous, Etat y compris » (l’emphase est d’origine).

C’est pourtant dans ce résumé de sa vision du libéralisme que CG se prend les pieds dans le tapis alors même qu’il est sur le point d’avoir tout compris et de savoir pleinement expliquer la liberté. Mais reprenons sa thèse, elle est en trois points simples.

Tout d’abord, la liberté et donc le libéralisme est affaire de droit, pas d’économie. Si l’économie est un domaine où la liberté s’exprime, c’est sur la base du droit et non pas d’une théorie x ou y qui serait fondée sur autre chose que la base juridique du droit – en l’occurrence la propriété privée. Ensuite et au passage, liberté signifie libre choix et ce qu’il appelle pragmatisme est à lire selon moi comme ce que d’autres appelle tolérance, i.e. la possibilité d’avoir ses opinions et choix propres.

Puis viennent les trois mots de fin, mis en exergue, « état y compris », qui sont à la fois parfaitement vrais et faux. Vrais parce qu’en effet, toute la difficulté de la science politique est précisément de faire sauter ce paradoxe où certains auraient plus de droits que d’autres alors qu’ils sont là pour faire respecter l’égalité de tous devant le droit. Avec quelques autres libertariens, je nomme ce principe celui de la pleine symétrie du droit. Faux parce que tout son article montre qu’il n’a pas su voir l’incohérence sur ce point des auteurs et du système politique qu’il propose, et qu’il n’a pas su voir non plus la solution pourtant proposée par des auteurs plus récents, mais qu’il semble ignorer.

CG se lance alors dans un résumé de l’histoire de la pensée et de l’évolution politique libérale depuis la Magna Carta anglaise de 1215 qui le conduit à poser la séparation des pouvoirs comme principe : « Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité apparaît donc le principe de la nécessaire séparation des pouvoirs entre exécutif (le Roi), législatif (vote des impôts et des lois) et judiciaire (Indépendance des Tribunaux). » Il est dommage que CG se laisse influencer par l’histoire et des lectures trop anciennes pour ne pas voir que cette étape historique, pour positive qu’elle fut, cachait un postulat parfaitement arbitraire qui contredit sa propre exigence de symétrie du droit. En effet, avant de se féliciter de la séparation des pouvoir, il devrait s’interroger sur le besoin du pouvoir, car le pouvoir et son arbitraire est précisément ce qui s’oppose au droit – il ne peut donc en être le bras.

On devine que CG ne connaît pas ou du moins n’a pas lu la riche lignée des auteurs anarchistes de la liberté – Gustave de Molinari, Lysander Spooner, Herbert Spencer, Murray Rothbard, Hans-Hermann Hoppe – voyant probablement dans ce terme connoté le mal du désordre et du chaos. Pourtant, « anarchie » ne veut pas dire désordre – ce serait l’anomie, littéralement l’absence de normes. L’anarchie est l’absence d’autorité, de pouvoir l’arche de « l’archie » donnant bien cette image de quelque chose posé au-dessus de nous. L’anarchie prise dans ce sens est donc bien la bonne piste, celle de l’absence de pouvoir et d’égalité devant le droit qui est chère à notre libéral classique.

C’est dommage qu’il ne sache pas voir cette nuance, car plus loin il dit une autre vérité qui le met à deux doigts de la solution libertarienne, qui passe par le commerce du régalien : « Ce qui permet la croissance, ce n’est donc pas une série de règles économiques plus ou moins efficaces mais la sécurité juridique qui est offerte aux entrepreneurs. La croissance économique se produit tout simplement parce que le vol étatique n’est plus possible. » Exact cher Charles Gave. Mais ce qui est dommage que vous ne voyiez pas, c’est le raisonnement inverse vous donne la solution : les entrepreneurs qui cherchent et font la croissance, parce qu’ils ont besoin de sécurité juridique, peuvent aussi la faire.

Ce que la phrase de CG met de côté, c’est le processus de mise en place de cette nécessaire sécurité juridique. Sans vraiment s’en rendre compte probablement, il suppose qu’elle nous tomberait plus ou moins du ciel, du moins ne se pose-t-il pas la question parce que l’histoire s’est chargée du sujet et nous a servi le lourd état napoléonien comme sur un plateau. Donc pour lui la question n’est plus que de réviser, réformer, au mieux refondre cet « état » hérité de l’histoire. Mais pourquoi cela serait-il la seule option possible ? Et de toute manière, il pourra bien tenter toutes les réformes de l’état qu’il veut, veiller à sa sainte séparation des pouvoirs, il ne pourra pas sortir du paradoxe de l’état ennemi qui se pose comme sauveur du citoyen envers l’état. Le libéralisme est donc ailleurs.

Et ailleurs c’est donc dans l’entrepreneurs et donc dans le libre marché. La première étape, c’est la confiance entre deux, puis trois puis une communauté de partenaires commerciaux. Quand elle devient trop vaste, que la confiance s’étiole, vient ce besoin formel de sécurité juridique – le fameux régalien. Mais la confiance encore présente suffit pour que l’entrepreneur propose des services régaliens : justice privée, police privée, notaires, cadastre, huissiers et tout ce que le marché peut faire émerger. Ces premiers services accroissent la confiance et la sécurité et permettent à d’autres de voir le jour, et la boucle est bouclée. Le libéralisme de plein capitalisme, libre de pouvoir, est né.

A part une référence à John Rawls fort malheureuse – cet auteur est un « liberal » c’est-à-dire un social-démocrate et non un libéral – le reste de l’article est tout à fait intéressant, mais il y avoue son impuissance à comprendre l’abandon du libéralisme au profit de la social-démocratie.

Dans sa conclusion, Charles Gave cite ainsi Albert Camus, à juste titre : « Mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde ». S’est-il seulement rendu compte à quel point sa propre erreur de qualification du libéralisme contribue à obscurcir l’esprit de ses concitoyens quand il s’exprime devant eux sur le sujet ? Vu l’exposition qui est la sienne dans les médias, je me permets de lui suggérer de revoir en urgence ses concepts et ses positions sur le sujet.

Wednesday, January 24, 2018

Dommage que la presse NSA-che le voir

(Publié sur Le Cercle en 2015.)

Les unes ce matin se faisaient sur la révélation de l’espionnage généralisé mené ces dernières années par la NSA sur les réseaux. Et la presse unanime d’être choquée de telles écoutes de nos dirigeants, réaction réflexe d’un contre-pouvoir éteint.

Il faut donc qu’elle soit bien naïve pour imaginer que les agences de ce pays ne se livrent pas aux mêmes pratiques. Le fait scandaleux que la NSA écoute le monde n’enlève rien au caractère autant scandaleux des écoutes françaises, même si plus réduites. Sachons remettre les choses à leur place.

Surtout, franchement, qu’en avons-nous à faire que Hollande soit ou non écouté ? Cela va-t-il réduire ou accroître le chômage ? Cela va-t-il rembourser la dette ou renflouer le trou de la Sécu ? Cela va-t-il changer le goût des vins et fromages de ce pays ? Ou même changer celle qui partage ses nuits ?

Je ne dis pas que l’espionnage américain est une chose sans importance. Par contre, ce n’est pas cet espionnage-là qui m’importe, ni surtout qui devrait nous importer, me semble-t-il. Car savoir que les bassesses et autres tricheries qui font le quotidien de nos politiciens sont connues outre-Atlantique, la belle affaire ! Si cela pouvait les pousser à être plus honnêtes, ce ne serait que positif.

Par contre, je ne peux pas accepter l’idée que la NSA puisse surveiller mes faits et gestes ou mes dires. Soyons clair, je ne peux pas plus l’accepter des RG ni de toute autre agence de ce monde.

La France a à cet égard une culture très bizarre en matière de risque portant sur les données personnelles et ce cas ne fait hélas guère exception. Nous grandissons dans un pays où on nous enseigne la peur des grandes entreprises et la confiance en l’état et ses institutions. Par exemple, Google ou Facebook, mais Carrefour de même, seraient un énorme danger pour nos petits secrets, car ils auront tôt fait d’en abuser et de nous piéger en leurs filets commerciaux.

Or pour ma part, je me méfie bien plus d’une NSA ou de RG qui savent tout de moi et qui peuvent me contraindre à dieu sait quoi alors que j’attends le jour où Carrefour m’obligera, me forcera à quoi que ce soit. Les entreprises, même grandes, ont intérêt à me servir et à me satisfaire. Pas la NSA.

Le risque et donc le scandale de la NSA n’est pas tant dans la violations des petits secrets des huiles frelatées qui nous exploitent que dans la menace que ces agences représentent sur notre liberté quotidienne, individuelle et bien concrète. Il est bien dommage que la presse NSA-che le voir.

Charlie est d'bout...

(J'avais écrit ceci sur Le Cercle en son temps...)

Charlie Hebdo est un symbole en France. C’est depuis des décennies un symbole. Celui de la gauche héritière de mai 68 et de la longue tradition de la caricature et de son pouvoir contre-pouvoir.

Pour un libéral, c’est depuis toujours un organe ambigu qui véhicule des messages de liberté largement miné par la coloration nettement marxisante et anti-capitaliste typique de notre gauche. Aucun libéral pourtant n’a jamais éprouvé le besoin d’assassiner les soixante-huitards de l’hebdo.

Charlie s’est fait connaître pour son irrévérence envers les religieux et surtout envers les islamistes. Et il a toujours eu raison de se moquer. Il est sain de se moquer de ceux qui croient pouvoir nous faire peur. Modestement, à mon petit niveau, je me moque chaque soir des idiots de ce monde.

Pour certains qui se disent islamistes, il semble que la moquerie ne soit pas supportable au point de justifier la mort. Peu importe de savoir s’ils sont ou pas islamistes. Ils ont dépassé les limites de la civilisation. Ils ont fait juste ce qu’il fallait pour que Charlie reste debout. Charlie est d’bout. Le pays et tous ceux qui au fond d’eux sont avant tout mus par le besoin de liberté connaissent un sursaut.

Au-delà de l’émotion évidente, au-delà du choc lié à l’atteinte, au refus évident de certains de respecter la plus élémentaire liberté d’expression, quelques questions me semblent se poser. Comment notre police peut-elle être si performante que trente ans après la rue de Rennes un tel gang professionnel puisse agit ainsi en plein Paris ? Belle démonstration de l’incapacité étatique. Comment nos amis musulmans vont-ils réagir ? Vont-ils comprendre qu’ils seront les premiers à subir les conséquences de cette monstruosité ? Qu’ils se doivent d’être les leaders de notre réponse ?

Car Charlie continuera, comme Charlie ou comme Canard ou autre. Ce n’est pas cela qui compte. C’est la liberté d’expression qui continuera et encore plus même. Les assassins ne passeront pas.

Et malgré le gouvernement incapable, malgré le message des anti-libéraux, c’est la liberté qui avance dans les têtes avec cette imbécillité ignoble. La peur et la haine ne peuvent rien contre la liberté.

Tuesday, January 23, 2018

Le dialogue social tire vers le bas

(Publié sur Le Cercle en 2015.)

Avec l’affaire Air France – où le gouvernement, qui appelait au droit, soudain pousse le « dialogue social » – et l’annonce du refus de la CGT de participer à la « Conférence sociale » à venir, ce cher dialogue social pointe une tête dans une actualité déjà sous l’influence des élections qui approchent.

Le dialogue social est sans aucun doute devenu depuis quelques décennies le point de passage obligé et surtout supposé idéal de tous les changements ou améliorations du monde du travail de ce pays.

La recherche de dialogue ou le dialogue effectif ne peut bien évidemment être qu’une bonne chose du point de vue des individus et donc du libéral. Mais hélas, le dialogue social n’a rien d’un dialogue.

Lorsque la CGT, ou ses acolytes syndicats, prétend négocier nos avantages sociaux par le « dialogue social » avec les pouvoirs publics, il y a en fait double usurpation et triple abus de pouvoir.

Tout d’abord, les syndicats institutionnels ne sont en rien représentatifs des salariés, puisque ces derniers ne peuvent pas échapper à leur monopole et que seule une maigre minorité y est inscrite.

De l’autre côté, les « pouvoirs publics » s’arrogent le droit, le pouvoir en réalité, de contraindre et légiférer nos contrats de travail, alors que ceux-ci ne concernent que l’entreprise et nous-mêmes.

Triple abus de pouvoir donc avec deux représentativités sans fondement et un « dialogue » qui aboutit à des décisions qui nous touchent tous sans qu’aucun de nous n’y ait mot à dire.

Ne nous y trompons pas, les syndicats et ce simulacre de dialogue ont bien un rôle social. Ou plutôt asocial, car il s’agit bien sûr de pouvoir prétendre à l’existence d’une discussion entre salariés et entreprises au niveau global, directement contrôlé, tout en assurant justement qu’aucune négociation libre ne puisse trouver sa place au niveau individuel, beaucoup plus incontrôlable.

Dans un monde libre, chacun pourrait bien sûr négocier son contrat et les diverses facettes de sa rémunération directement et continuellement avec son employeur ou sa hiérarchie directe. Mais il serait alors possible de voir les meilleurs tirer leur épingle du jeu face aux moins habiles. Scandale.

Le dialogue social n’est pas fait pour nous tirer vers le haut et nous protéger des employeurs féroces. Au contraire, il s’agit de veiller à ce que les meilleurs ne puissent pas gagner plus que les médiocres, tout en camouflant ce principe honteux sous les couleurs de la préservation des acquis.

Un mensonge de plus, rien d’autre.