Sunday, September 23, 2012
L'Anonymat sur Internet vu par un Liberal
Mon métier et mon domaine de compétence professionnel, c’est le risque dans le domaine informatique. Domaine très étroit et peu médiatisé, à part via les anecdotes anxiogènes faisant régulièrement la une des médias sur le thème de (l’absence de) sécurité informatique et de « cybercriminalité ».
Pourtant, le rôle désormais universel, et toujours croissant, que joue l’informatique dans notre société fait que de plus en plus, notre liberté au quotidien découle de celle que les systèmes nous accordent effectivement. Ou, exprimé dans l’autre sens, le risque de voir notre liberté, dans ses diverses formes, réduite dans les faits croît avec l’élargissement du périmètre d’une informatique conçue sans égard pour le droit fondamental – ou passant sous des logiques incohérentes avec le droit et sous domination étatique croissante.
Le sujet de la liberté dans une société à l’informatisation galopante devrait en théorie être un non-sujet. Les règles des contrats et du marché, la responsabilité individuelle et contractuelle, assureraient comme dans tout autre domaine que les systèmes respectent le droit naturel et donc notre liberté individuelle.
Mais c’est hélas oublier que l’état, comme dans tout domaine là encore, vient mettre son nez dans nos affaires et tord le droit de manière erratique et biaisée, conduisant à des domaines de non liberté qui n’auraient pas existé autrement. C’est notamment le cas dans l’informatique, et malheureusement, cet impact négatif sur nos libertés ne va que grandissant chaque jour.
On connaît et on parle beaucoup ces derniers temps de Hadopi, MegaUpload, la Cnil, le fichier des empreintes, celui du permis à points, Schengen, et bien d’autres avanies plus ou moins médiatisées. Mais il y a bien d’autres domaines informatiques, souvent plus pernicieux, où la liberté est bafouée.
Dans ce premier article, je propose d’aborder la question de l’anonymat sur le Net, question souvent prise à l’envers. J’espère trouver le temps de produire d’autres articles par la suite sur les autres facettes de cette liberté informatique en constante érosion.
L’anonymat sur le Net est une revendication forte de tous les défenseurs de la liberté, ou presque. Mais à mon avis, elle est l’expression d’une erreur de combat, voire la manifestation d’un libéralisme mal digéré. Pour autant, dans les conditions actuelles, ce combat n’est pas totalement sans légitimité.
Lorsqu’on se connecte à Facebook, ou autres sites où l’individu peut s’exprimer ou s’exposer plus ou moins ouvertement – on pense aux blogs, aux sites de vente en ligne, de presse ou bien d’autres – on constate qu’il y a deux catégories d’utilisateurs : ceux qui s’inscrivent sous leur nom (du moins, sous un nom qui semble être le leur) et ceux qui adoptent un pseudonyme ou sobriquet. Pour ma part, je fais partie de la première catégorie, sauf en matière commerciale, on verra pourquoi. Certains ‘facebookers’ ou bloggers tirent de cet anonymat une liberté de parole qui est la base même de leur revendication en faveur de leur anonymat, qui dès lors semble donc une revendication évidente. Pas si simple pourtant.
Changeons de référentiel et revenons à notre vie courante un instant. Les tchadors et autres niqabs font depuis quelques années l’objet de débats passionnés – et nous connaissons une recrudescence en ce moment même. Au-delà de l’outrage envers les femmes qui acceptent cette humiliation, une des raisons du refus de cette pratique par notre société occidentale encore un peu soucieuse de liberté tient à l’anonymat qui en résulte. Le fait qu’on ne sache pas, visuellement, à qui on a affaire du fait d’un visage couvert empêche d’établir la confiance minimale qui est nécessaire à toute relation sociale. Comment être assuré que l’interlocuteur assumera ses actes ? Telle est la question.
Car pour que la société libérale fonctionne, il faut que la liberté soit rééquilibrée par la responsabilité. Et l’anonymat, quelle que soit sa forme, gomme l’assurance de cette dernière.
L’anonymat dans la société civile, n’est pas un mécanisme naturel, c’est au contraire une déviance des mécanismes normaux de confiance que la société libre met spontanément en place. En particulier, l’anonymat déresponsabilise l’individu, puisqu’il devient impossible de se retourner contre lui en cas de méfait ou simplement d’erreur. Et sans responsabilité, il ne peut plus y avoir de relation sociale, ni de liberté.
Sur Facebook ou autres sites dits sociaux, cela se traduit parfois par une « netiquette » déliquescente où sous couvert d’un pseudo et de liberté de parole, tout peut être dit sans risque d’atteinte à sa propre image. On peut alors vomir sur les uns ou encenser les autres sans risque de subir de conséquence dans ses affaires quotidiennes. Lâcheté et minablerie.
Il y a plusieurs exemples de cette tradition universelle de confiance résultant d’un visage dévoilé, ou l’inverse. Les voleurs qui font le casse d’une banque sous cagoule cherchent à ne pas être reconnus, et pas seulement par la police, mais aussi par les clients, car ils savent bien que ceux-ci sauraient sinon les retrouver. Le carnaval de Venise et ses masques est apparu comme une soupape libertaire – et non libérale – envers la contrainte permanente de se fondre dans le moule de la société et d’être vilipendé dans le cas contraire. Les agents de nombreuses forces « spéciales » sont cagoulés, soi-disant pour les protéger d’éventuelles représailles, preuve de la honte associée trop souvent à leur fonction. Plus d’actualité, les Anonymous communiquent et se reconnaissent via le masque désormais célèbre qui les caractérise, et qui les cachent des autorités qu’ils narguent.
Le besoin d’anonymat n’est donc pas un mécanisme social naturel, sauf pour déviance libertaire temporaire – et généralement conventionnelle. Alors, pourquoi est-ce devenu un sujet de telle importance sur le Net ? Grâce à l’état, bien sûr. Voilà peut-être bien la clé. Car si ce n’est de l’état, de qui l’anonymat protège-t-il ? Pourquoi un vrai libéral ne pourrait-il pas assumer ses actes comme ses dires ? A part l’état, aucune bonne raison.
Il y en a probablement bien d’autres, mais trois domaines viennent à l’esprit où l’anonymat spontané se pratique sur Internet : le commerce, les relations amoureuses et la discussion politique. Ils sont probablement représentatifs – qu’il y a-t-il d’autre au monde que l’argent, l’amour et les idées ?
Outre mes activités professionnelles et politiques, je pratique depuis quelques années la vente d’articles sur Internet, comme beaucoup je suppose. Deux cas de figure, soit les articles vendus peuvent être expédiés par la poste – timbres, cartes postales, petits objets – soit au contraire l’échange doit in fine se faire physiquement de par la taille de l’objet – meubles, collections encombrantes…
Dans une société normale – traduire, libre – il n’y aurait là aucune raison de prendre un sobriquet. Mais dans la région toulousaine, où la densité de malveillants s’accroît constamment, on ne peut pas simplement inviter les gens chez soi pour y venir prendre possession de l’objet vendu. Je n’ai guère envie que ma maison soit connue de tous les casseurs des environs comme un repère à visiter. Ne nous y trompons pas, cette crainte vient bien d’une méfiance envers l’état, car si celui-ci faisait correctement son travail régalien, ma maison serait en sécurité, quoi qu’il advienne.
Les sites de rencontre – je n’en suis pas spécialiste, je précise – sont un autre domaine où on peut choisir de masquer son identité. Avant de se dévoiler, on cherche à connaître l’autre sans risque d’engagement, ni risque de le – ou la – voir rappliquer à sa porte et nous harceler, voire agresser. Mais ce risque d’agression, n’est-ce pas là encore une déficience régalienne ? Quant au risque d’engagement, notamment lorsqu’on est déjà marié, n’est-il pas accru par un cadre juridique du mariage loin de satisfaire toutes les situations ? Ou à l’inverse, une forme de lâcheté face à ses engagements ?
Bien sûr, pour les deux cas précédents, on pourra m’objecter qu’on peut trouver mille autres bonnes raisons pour cacher son identité – après tout, un libéral ne peut guère contredire l’argument tant que cette pratique est acceptée par les deux parties et ne nuit à aucune. Certes. Mais il me semble qu’oublier que tout laisse des traces envers les tiers aussi serait un peu naïf.
Reste la pratique de l’anonymat en matière de discussion politique, sur les blogs et autres réseaux sociaux typiquement. En première analyse, il n’y a aucune raison de se cacher derrière un pseudo plus ou moins cryptique pour s’exprimer. Nous ne sommes pas encore en totale tyrannie stalinienne. Pourtant, certains grands libéraux le font – on pense à l’immense H16 que je salue et félicite au passage. Il me semble qu’ils ont peur de la sourde vengeance que le pouvoir en place peut leur administrer à tout moment, et cela probablement à juste titre pour ceux qui sont particulièrement acerbes comme c’est le cas de H16 encore une fois.
Mais pour la plupart des gens, comme vous et moi, il me semble que c’est une erreur tactique. Etre libéral et vouloir faire avancer ses idées, cela passe à mon sens par la démonstration des idées revendiquées. Et celles-ci supposent la responsabilité, donc assumer ses dires. Or je ne vois pas comment on peut assumer ses dires caché derrière un pseudo. Sinon, c’est de la calomnie ou autre formes honteuses.
Que ceux qui pensent que c’est facile à dire se rendent compte des risques que je prends moi-même au quotidien. Travaillant dans la sécurité informatique, j’ai régulièrement à gérer des questions en rapport à la supposée « sécurité de la nation / de l’état ». Et m’afficher ouvertement anti-étatiste n’est rien de moins que de nature à me priver de job à tout moment. Je prends le risque chaque jour.
Pour être complet sur le sujet de l’anonymat sur le net, il faudrait traiter de la technologie, de l’arsenal de la violation de l’anonymat – en fait, de la liberté – sur Internet de même que de l’arsenal de la protection de l’anonymat sous l’angle technologique. Cet article étant déjà assez long, je propose d’en faire le sujet d’une prochaine publication – et d’autres à suivre peut-être sur d’autres formes de risque informatique vs la liberté dans la vie courante.
Friday, July 20, 2012
Sur "Constructivisme privé"...
Cher Serge,
Suite à ta sollicitation explicite, je viens de lire ton article « Constructivisme
privé » à cette adresse : http://www.orvinfait.fr/constructivisme_prive.html
Et même si ton article porte beaucoup de bonnes choses et bonnes idées, je
suis au regret de te dire qu’il ne fait que confirmer qu’il y a des concepts économiques
que tu n’as pas assimilés et qui te font dire et avancer des choses qui hélas
sont au mieux incorrectes, au pire complètement fausses.
Permets-moi de commencer par un appel à l’humilité. Lorsque tu dis : « Je suis le premier à définir le
constructivisme privé et à proposer un ensemble de solutions permettant de
créer le plein emploi qui entre dans ce cadre », il me semble que tu devrais t’interroger
et te dire : « Mmmm, si je crois être le premier, soit je suis un génie,
soit je suis dans l’erreur. »
Car en matière d’économie, pour oser aller remettre en cause des von
Mises, Rothbard ou Hulsmann, je pense qu’il faut pouvoir démontrer un réel génie.
Soyons clairs, dans mon cas, je ne fais qu’humblement appliquer leurs idées, je
n’ai aucune prétention à un génie quelconque.
Ton article commence pourtant sur un excellent exemple, celui du W3C. Mais
tu commets en fin de ce paragraphe une première erreur :
« Les normes
du W3C ne sont pas faites au hasard mais à dessein. C'est à dire avec des buts
précis et intentionnel. […] Un Web performant ne peut qu'être
construit. »
Cela est bien sûr faux comme la vie le démontre chaque jour, et tu oublies
un élément clé dans cette affirmation. Il ne suffit pas que le W3C définisse
des normes. Il faut de plus qu’elles soient acceptées par le marché (quand je
parle de marché, je suppose un marché libre).
D’ailleurs, sur l’Internet actuel, il y a bien des normes qui ne
proviennent pas du seul W3C, voire même qui lui font concurrence. Java, PHP,
Python, Flash, Ajax mais aussi Facebook sont quelques exemples de normes de fait qui ne proviennent pas du W3C
mais qui contribuent à « faire le web ». Ce qu’elles ont toutes en
commun, y compris HTML qui vient du W3C, c’est que le marché les a adoptées.
Certes, les normes ont été construites, définies, par le privé, mais leur
adoption relève du marché, c’est-à-dire de l’ordre spontané, c’est-à-dire du « non-constructivisme ».
C’est cela que tu sembles ne pas voir.
Ainsi, tu continues par ce paragraphe, dont j’ai souligné et noté quelques
extraits :
« Il apparaît
évident que l'action du W3C n'entre ni
dans le cadre du constructivisme politique (b) ni dans celui de l'ordre
spontané (a). Il en est de même pour les solutions que j'ai imaginées
pour construire un vrai plein emploi performant en France et dans le monde. Les
solutions que je propose permettent d'atteindre des buts que l'ordre spontané prôné par certains
libéraux ne permet pas d'atteindre (c). En déréglementant il est
possible d'atteindre un plein emploi tel que le définissent certains
économistes, c'est à dire un taux de
chômage très bas (d). Mais cela ne peux pas aboutir à un vrai plein
emploi performant où chacun a la
garantie d'avoir un emploi et un revenu minimum (e). Ces garanties sont
données par un système de procédures
(f). De plus le stystème de plein emploi que je préconise va apporter
beaucoup de bonnes choses. Il va contribuer à donner la primauté aux valeurs humaines dans la hiérarchie des valeurs (g). »
- (a) : On vient de voir que c’est là une erreur d’analyse, l’adoption d’une norme sur un marché libre relève toujours de l’ordre spontané.
- (b) : C’est juste, la politique et la bureaucratie étatique ne sont pas les seuls à pouvoir établir des normes pertinentes.
- (c) : Je continue de te demander de m’expliquer ce que ces solutions sont de manière concrète. Je doute cependant fort qu’elles puissent échapper au marché.
- (d) : Erreur, il est possible, dans un système anarcap, d’avoir le total plein emploi. Voir Rothbard à ce sujet.
- (e) : Aucun système ne peut >garantir< quoi que ce soit, puisque ce sont les individus qui choisissent in fine. Donc le marché par exemple, ne peut que garantir que la >meilleure approximation< des attentes de tous ses participants, ce qui est très différent. Par contre, rien d’autre que le marché ne permet d’atteindre cette « meilleure approximation ».
- (f) : J’affirme que cela n’est pas possible, car ce ne sont pas les procédures qui décident, mais le marché.
- (g) : Ce serait un long, autre débat que de répondre à cette phrase. Je dirais simplement qu’il ne peut pas exister de système qui assure mieux que le marché libre la « meilleure humanité » et le meilleur rendement au titre des valeurs humaines. Le marché libre est humainiste.
Je continue de la même façon sur cet autre paragraphe important :
« Est-il
vraiment possible de garantir un vrai plein emploi performant avec un système
de procédures que chacun peut suivre ou non? Je n'ignore pas, au moment où
j'écris ces lignes, qu'une majorité de personnes risque d'être sceptique quant à cette possibilité (a). Mais d'une
part mes solutions pour créer le plein emploi n'étant pas politique elles n'ont pas besoin de recueillir les
suffrages d'une majorité de citoyens pour être mises en place (b).
D'autre part c'est par des procédures que certaines entreprises garantissent la
qualité de leurs produits. Pourquoi ce
besoin de procédures est-il apparu? (c) Pourquoi, bien que non
obligatoire, le système de qualité est-il normalisé et mis en place par
certaines entreprises? »
- (a) : Sceptique ? Non. Certain que tu te trompes, oui.
- (b) : C’est bien là où tu te trompes. Elles auront besoin de trouver leur marché, ce qui revient exactement au même.
- (c) : Cela n’a rien à voir, et malgré tout cela a fonctionné de la même façon : Il n’a pas suffit que les normes ISO9000 voient le jour pour qu’elles s’imposent, il a aussi fallut qu’elles correspondent au besoin de codifier la satisfaction des clients, c'est-à-dire qu’elles trouvent leur marché. L’ISO n’a rien imposé, rien garanti, rien « construit ». C’est le marché qui a décidé.
« Pour que
des solutions constructiviste privées soient utilisées à l'échelle mondiale il
faut qu'elles soient performantes. Pour les créer une bonne connaissance de
l'individualisme méthodologique peut y aider. »
Non Serge, cela n’a rien à voir. Ce n’est qu’une simple question de mise
en concurrence sur le marché et d’adoption par celui-ci, c’est tout.
« Au moins
en ce qui concerne la construction du plein emploi le respect d'une échelle des
valeurs y est aussi indispensable. Il s'agit d'une hiérarchie. Cependant nous
allons le voir elle est compatible avec l'anarcho-capitalisme puisque que
celle-ci donne la primauté à l'individu sans être éthique. »
Ah, là il y a une grosse erreur, mais d’un autre type, et qui confirme que
tu n’as pas assimilé la logique anarcap : Si tu penses que « l'anarcho-capitalisme
[…] donne la primauté à l'individu sans être éthique », c’est que tu n’as
pas compris qu’au contraire, seul l’anarcho-capitalisme est éthique parce que individualiste.
Encore une fois, merci pour tous tes efforts pour la liberté. Mais
permets-moi de te recommander de commencer par réviser ta compréhension de l’école
autrichienne d’économie et de la philosophie anarcap, ça devrait t’éviter de
travailler pour rien…
Cordialement.
Sunday, June 17, 2012
La Liberté a perdu une bataille ! Mais la Liberté n’a pas perdu la guerre !
A Tous les Libéraux !
La Liberté a perdu une bataille !
Mais la Liberté n’a pas perdu la guerre !
Des politiciens de passage ont pu capituler, cédant aux chimères, oubliant l’honneur, livrant le peuple à la servitude.
Cependant, rien n’est perdu !
Rien n’est perdu, parce que cette guerre est une guerre des idées.
Dans l’univers libre, des forces immenses n’ont pas encore été éveillées.
Un jour, ces forces écraseront la tyrannie. Il faut que les Libéraux, ce jour là, soit présents à la Victoire.
Alors, ils retrouveront la Liberté et sa Lumière. Tel est notre but, notre seul but !
Voilà pourquoi nous convions tous les Libéraux, où qu’ils se trouvent, à s’unir à nous dans l’action, dans la communication et dans l’espérance.
Notre Liberté est en péril de mort.
Luttons tous pour la sauver !
Vive la Liberté !
Sunday, March 18, 2012
Les Tas d'Etats
Ce matin, un quidam sur FB m’envoie tout un texte pour réagir assez vigoureusement à un de mes posts où je traitais un Démocrate ex-Banque mondiale d’étatiste. Heureusement, bien que s’insurgeant devant mon libéralisme éhonté, il restait courtois et demandeur d’explications.
Assez rare pour que je réponde, donc.
Voici ses questions en regard à l’étatisme que je diagnostiquais :
« Un étatiste a encore moins de définition stricte, qu’un libéral. Car il y a [beaucoup] de concepts différents d’État.
Qu’est-ce l’État ? Comment le définir, sinon qu’à partir du plus petit dénominateur commun : un peuple avec ses lois et ses frontières.
A partir de là, un étatiste est une définition en creux, manquant de subtilité. »
Je sais, on me le dit souvent, je suis trop binaire, je manque de subtilité donc. La subtilité ne pourrait donc s’exprimer que dans le flou, le gris, jamais dans la rigueur ni l’exactitude, encore moins dans le blanc ni le noir. Pauvre monde.
Mais revenons à notre mouton, son argument semble être sur la conception de l’état, arguant deux choses, que l’état serait multiforme et donc l’étatisme serait vide de sens. L’état indéfinissable ne serait en fait rien d’autre qu’un peuple au sein d’une frontière.
Il est absolument vrai que le mot ‘état’ (je ne mets jamais de majuscule) est un concept souvent flou dans l’esprit de bien des gens. Un état est en effet, en première analyse, attaché à un peuple et à une frontière. D’où d’ailleurs de nombreuses confusions quotidiennes entre ce terme et les ‘nations’, ‘peuple’, ou encore ‘pays’ qui le côtoient.
Pourtant, ce n’est pas si simple. Revenons un instant à l’ancien régime et notre chère révolution. On se rappelle des Trois états : noblesse, clergé et Tiers état. Tiens, trois états sur le même territoire ??? C’est parce que le clergé, l’église, en tant qu’organisation – pas la religion – est en effet elle aussi un état : on le verra plus bas, elle possède le monopole de l’arbitrage en matière de pensée et d’attitude religieuse.
De nos jours, l’Islam est un ‘second’ état pour bien des pays, arabes mais pas seulement. Et que dire du Judaïsme en Israël ? Si on revient sur l’état politique, état et peuple s’intersectent avec la notion de nationalité. Je suis français, je relève de, « j’appartiens » à l’état français si j’ai la nationalité française. Mais si j’ai double nationalité ? Ai-je droit à double état, ou non ? Et si je vis à l’étranger, ne suis-je plus français ?
On voit vite, par ces exemples simples, que l’état ne peut pas se définir par le simple couple (peuple + frontières) et qu’il faut donc passer par une autre définition.
Or dans la vie sociale, universellement à ce que je sache, l’état n’est pas une abstraction, encore moins une personne morale, mais tout simplement une organisation assurant une fonction sociale. Bien sûr, pas n’importe quelle organisation ni n’importe quelle fonction sociale.
Pourtant, la forme d’organisation importe peu. Ce qui compte, c’est qu’il s’agit in fine d’une bureaucratie, c’est-à-dire d’une forme d’oligarchie sans chef réellement unique qui dispose de suffisamment de moyens, pouvoir et/ou légitimité envers le peuple.
Plus importante est la fonction. Je ferai référence à trois définitions, mais qui reviennent au même. La première est la plus connue je pense, celle de Max Weber : l’état a le monopole de la violence physique. Moins connue, ignorée de la plupart car son auteur reste peu connu – sinon, nous n’aurions pas ce genre de débat – celle de Hans-Hermann Hoppe : l’état a le monopole des décisions de dernier recours. Et bien sûr, le grand classique minarchique, l’état assure les fonctions régaliennes – la liste desquelles d’ailleurs, n’est pas sans être elle-même contestée.
Pour ma part, je préfère celle de Hoppe, car elle est plus universelle.
Par rapport à de telles définitions, on peut avoir plusieurs attitudes :
- on y adhère strictement, on voit l’état comme strictement régalien.
- on les conteste, mais a minima, c’est-à-dire qu’on considère que l’état devrait être encore plus réduit que cela ; c’est mon cas.
- on les conteste, a maxima, i.e. on pense que l’état a légitimité, voire devoir à intervenir dans des domaines bien plus larges que le strict régalien.
Pour faire simple ici, mais on pourrait développer, l’étatisme selon moi, c’est la troisième option.
Ces trois définitions sont in fine équivalentes. Dans les trois cas, le point important, c’est que l’organisation sociale accorde à un ‘organe’ plus ou moins défini dans sa forme le >droit< d’exécuter le droit, l’exécutif donc. L’état a ce privilège social d’être juridiquement et universellement ‘au-dessus’ du peuple pour régler les conflits sociaux, puisque >seul< il peut >arbitrer< avec >force< si besoin. Voilà les trois mots clés posés.
Je ne crois pas possible ni crédible de partir sur une définition de l’état qui serait totalement différente d’une telle vision. Si cela devait être le cas, c’est sur ce point qu’il faudrait poser le débat.
Pour revenir sur ma logique et mes trois options ci-dessus, il faut mettre un autre point important en lumière : après la fonction, l’organe. En fait, lorsque je dis que je conteste ‘a minima’, ce n'est pas vraiment à la fonction étatique que je pense. Dans les trois mots ci-dessus (seul, arbitrer, force) il en est un qui est totalement indispensable dans une société : l’arbitrage des conflits. Mais par contre, c’est le seul.
Car, pourquoi cet arbitrage devrait-il n’être confié qu’à un seul organe unique et qui plus est qui pourrait nous imposer son arbitrage par la force ? Je suis donc pour ma part pour une >fonction< que je qualifierai « d’ordre étatique » (au sens de l’arbitrage de dernier recours) >mais< qui soit confiée à un >ensemble d’entités< qui opèrent cette fonction sans que jamais aucune entité n’ait pas le >monopole< de cet arbitrage.
Pour finir, sur l’étatisme, il s’agit donc selon moi de cette croyance, mouvance, idéologie, appelons cela comme on veut, qui voudrait nous faire croire que l’état (bureaucratie) serait légitime à intervenir dans de nombreux champs de la vie sociale, pour ne pas dire tous. Alors que seule la fonction d’arbitrage n’est légitime, et que même cette fonction n’exige en aucune façon une quelconque bureaucratie.
Saturday, March 17, 2012
Ron Paul on Abortion - in Liberty Defined
Le texte suivant est de Ron Paul. Il est tiré de son dernier ouvrage "Liberty Defined", pages 1 à 9.
La traduction est de ma main, sur la base d'une ébauche par Benoit Malbranque.
Incidemment, dans les années 1960, lorsque l’avortement était encore illégal, j’ai été témoin, alors que je visitais un bloc opératoire en tant qu’interne en obstétrique / gynécologie, de l’avortement d’un fœtus qui pesait environ 900 grammes. Il fut placé dans un seau, pleurant et luttant pour respirer, et le personnel médical fit semblant de ne rien remarquer. Bientôt, les pleurs cessèrent. Cet événement atroce me força à réfléchir plus sérieusement à cette question importante.
Ce même jour, dans le bloc d’obstétrique, un accouchement anticipé eut lieu et l’enfant né n’était que légèrement plus grand que celui qui venait juste d’être avorté. Mais dans ce bloc, tout le monde faisait tout ce qui se pouvait envisager pour sauver la vie de cet enfant. Ma conclusion fut ce jour-là que nous dépassions les limites de la morale, choisissant au petit bonheur qui doit vivre et qui doit mourir. Il s’agissait de vies humaines. Il n’y avait pas de base morale cohérente à la valeur de la vie selon ces circonstances.
Certains croient qu’être pro-choix (‘pro-choice’, le ‘choix des femmes’) c’est être du côté de la liberté. Je n’ai jamais compris comment un acte de violence, tuer un être humain, même si un petit dans un endroit spécial, peut être dépeint comme un droit précieux. Ne parler que du coût pour la mère à porter un bébé à terme ignore toutes les pensées envers tous droits légaux de l’enfant à naître. Je crois que la conséquence morale de d’accepter l’avortement un peu trop vite diminue la valeur de toute vie.
Il est désormais communément admis qu’il existe un droit constitutionnel à l’avortement d’un fœtus humain. Bien évidemment, la Constitution ne dit rien sur l’avortement, le meurtre, l’homicide involontaire ou tout autres actes de violence. Il n’y a que quatre crimes évoqués dans la Constitution : la contrefaçon, la piraterie, la trahison, et l’esclavage.
Le droit pénal et le droit civil ont été délibérément laissés aux mains des Etats. C’est un bond immense de la part des tribunaux fédéraux que de définir l’avortement comme un droit constitutionnel et de surpasser les lois des Etats réglementant la procédure. A tout le moins, le gouvernement fédéral a la responsabilité de protéger la vie — et non de donner l’autorisation de la détruire. Si un Etat venait à légaliser l’infanticide, on pourrait le poursuivre pour non-maintien d’une forme républicaine de gouvernement, ce qui est exigé par la Constitution.
Si, pour l’intérêt de la discussion, nous ignorons les arguments juridiques pour ou contre l’avortement pour supposer qu’aucune loi ne l’interdise, des conséquences sociales fâcheuses seraient à prévoir. Il reste encore des questions morales profondes, sur le consentement, et des questions fondamentales sur l’origine de la vie et les droits des individus. Deux arguments s’opposent. Certains soutiennent que tout avortement après la conception devrait être illégal. D’autres avancent que la mère a un droit sur son corps et que personne ne devrait intervenir dans sa décision. Je suis fasciné que tant de personnes favorables au choix de la mère avec qui j’ai pu parler se soucient rarement de liberté de choix dans d’autres circonstances. Presque toutes les réglementations du gouvernement fédéral pour nous protéger de nous-mêmes (les lois contre le tabagisme, l’interdiction des drogues, la ceinture de sécurité obligatoire, par exemple) sont vivement soutenues par la gauche qui exige le « choix ». Bien évidemment, pour les partisans du libre choix, le choix précieux en question est réservé à la mère, et non à l’enfant à naître.
Le fait est que le fœtus a des droits légaux — la transmission, un droit de ne pas être blessé ou avorté par traitement médical mal pesé, par violence , ou accident. Ignorer ces droits est arbitraire et n’accorde que des droits relatifs à un petit être humain vivant. La seule question qui devrait être débattue est celle d’ordre moral : si oui ou non un fœtus a un quelconque droit à la vie. Scientifiquement, il n’y a pas de débat quant au fait que le fœtus est vivant et humain — s’il n’est pas tué, il évoluera en un être humain adulte. C’est aussi simple que cela. Ainsi, l’instant à partir duquel nous considérons « humain » un fœtus est arbitraire après la conception, selon moi.
Il est intéressant de voir les plus fervents soutiens de l’avortement mal à l’aise quand on leur demande s’ils soutiennent le droit d’une mère à l’avortement durant le neuvième mois de grossesse. Invariablement, ils ne soutiennent pas un tel acte, mais chaque argument mis en avant pour l’avortement pendant le premier mois est applicable de même à une grossesse avancée. Pour la femme, c’est toujours son corps. C’est toujours son choix. Les circonstances ayant pu changer, une forte pression sociale pourrait bien la pousser à éviter la naissance d’une vie et à se démettre de ses obligations, même durant le troisième trimestre. C’est un dilemme pour les promoteurs du libre choix, et il convient de les contester quant au moment où la ligne doit être tracée.
Un autre aspect de ce débat doit être résolu : si un médecin pratique un avortement dans le troisième trimestre de grossesse, pour une raison quelconque, d’importants frais sont payés et cela tout à fait légalement, du moins dans certains Etats. Si une adolescente paniquée, ne sachant peut-être même pas qu’elle est enceinte, accouche d’un enfant puis le tue, la police mettra force moyens pour la poursuivre pour homicide. Qu’y a-t-il de si différent entre un fœtus une minute avant la naissance et un nouveau-né une minute après la naissance ? Biologiquement comme moralement, rien. Nous devons également répondre à la triste question de ce qu’il convient de faire d’un nouveau-né qui survit incidemment à un avortement. Cela arrive plus souvent qu’on pourrait croire. Des médecins ont été accusés de meurtre, puisque le bébé décédait après l’accouchement, mais cela ne semble guère juste. La vraie question est, comment un bébé humain peut-il se voir porter une valeur aussi relative ?
Sous l’ère de l’avortement, où près d’un million sont effectués chaque année aux Etats-Unis, la société envoie le signal que nous accordons une plus faible valeur aux petits et aux faibles. La plupart des jeunes choisissent l’avortement pour des raisons économiques ; ils considèrent qu’ils ne peuvent se permettre de porter un enfant et préfèrent attendre. Comment se fait-il que des considérations morales ne l’emportent pas sur ces peurs ? Pourquoi ces jeunes femmes ne considèrent-elles pas d’autres alternatives, comme l’adoption, plus sérieusement ? La société leur a enseigné qu’un fœtus-bébé non désiré n’a pas de droit à la vie, et donc pas de véritable valeur. Et avant tout, pourquoi tant de jeunes femmes prennent-elles autant le risque de devoir faire un tel choix ? L’accès à l’avortement, très probablement, modifie le comportement et augmente en fait le nombre de grossesses non désirées.
La différence ou l’absence de différence entre un bébé une minute après la naissance et un bébé une minute avant doit être quantifiée. Le Congrès comme les tribunaux sont incapables de le faire. C’est là une question fondamentale à résoudre par la société elle-même, sur la base des critères moraux qu’elle adopte.
L’avortement est rarement une solution de long-terme. Une femme qui a avorté est plus susceptible de recommencer. C’est une solution plus aisée que de changer un comportement personnel longuement forgé. Mon point de vue est que le problème de l’avortement est davantage un problème social et moral qu’un problème juridique. Dans les années 1960, lorsque j’étais interne obstétricien-gynécologue, les avortements étaient réalisés en défi à la loi. La société avait changé et la majorité s’accordait pour que les lois fussent changées de même. La Cour Suprême, par son jugement Roe v. Wade de 1973, rattrapa les changements de valeurs de la société.
Ainsi, si nous devions jamais avoir moins d’avortements, la société devrait changer à nouveau. La loi ne pourra pas arriver à cela. Cependant, cela ne signifie pas que les Etats ne devraient pas être autorisés à légiférer en matière d’avortement. Les tout débuts de grossesses et les victimes de viol peuvent être traités avec la pilule du lendemain, qui n’est rien d’autre qu’un moyen de contraception pris d’une manière spéciale. Quoi qu’il en soit, ces très jeunes grossesses ne sauraient jamais être encadrées. De telles circonstances seraient gérées si chaque individu choisissait suivant sa propre morale.
Lorsqu’un Etat en faillite prend plus en charge la prévoyance santé, le rationnement de la couverture par contrainte gouvernementale est inévitable. Choisir à la légère qui doit vivre et qui doit mourir peut paraître moralement répugnant, mais c’est qui nous attend dans un monde où les ressources sont rares et où comment elles seront utilisées sont des décisions d’ordre politique. Le gouvernement fédéral restera très impliqué dans les affaires d’avortements, soit directement, soit indirectement, par leur financement.
Si je suis sûr d’une chose, c’est que le gouvernement fédéral ne devrait jamais taxer les citoyens contre l’avortement pour financer ceux-ci. L’effort constant de la foule pour le choix pour obtenir le financement de l’avortement doit compter parmi les choix politiques les plus stupides de tous temps, même de leur point de vue. Tout ce qu’ils réussissent, c’est de donner une excellente raison à toutes les forces favorables à la vie autant qu’aux opposants à l’impôt pour combattre contre eux.
Une société qui tolère ouvertement l’avortement ouvre la voie à des attaques contre la liberté individuelle. Si la vie toute entière n’est pas précieuse, comment la liberté pourrait-elle être considérée comme une chose importante ? Il semble que si la vie peut être en partie sacrifiée, il devient difficile de défendre notre droit de choisir personnellement ce qui est le mieux pour nous. J’ai acquis la conviction que la résolution de la question de l’avortement est nécessaire à la défense d’une société libre.
La disponibilité et le recourt fréquent à l’avortement a provoqué chez bien des jeunes un changement de comportement. Sa légalisation et son acceptation générale n’ont pas eu une influence positive sur la société. Au contraire, il en a résulté un respect moindre tant pour la vie que pour la liberté.
Etrangement, alors que mes positions morales sont semblables aux leurs, divers groupes contre l’avortement sont hostiles à ma position sur ce sujet. Car je crois également en la Constitution, et de ce fait, je considère qu’il est de la responsabilité des Etats d’empêcher la violence envers tout être humain. Je rejette le caractère national de cette question et m’oppose au jugement Roe v. Wade qui légalisa l’avortement dans les 50 Etats. Les lois que j’ai proposées limiteraient la juridiction de la Cour fédérale en matière d’avortement. Ce genre de mesure permettrait probablement l’interdiction de l’avortement au niveau des Etats quelque soit le trimestre de grossesse atteint. Cela ne mettra pas fin à tous les avortements. Seule une société véritablement morale peut y arriver.
Les adversaires de l’avortement opposés à mon approche sont moins respectueux de l’état de droit et de la Constitution. Au lieu d’admettre que ma position permet aux Etats de réduire ou d’interdire l’avortement, ils prétendent qu’elle favorise la légalisation de l’avortement par les Etats. C’est être vraiment tordu. Exiger une solution nationale et seulement nationale, comme certains le font, donne du crédit au processus même qui a rendu les avortements si courants. En finir avec la légalisation nationale de l’avortement décidée par ordonnance de la Cour fédérale n’est ni une solution pragmatique au problème ni un argument constitutionnellement valide.
Retirer cette compétence aux tribunaux fédéraux peut se faire via un vote majoritaire au Congrès et la signature du Président. C’est bien plus simple que d’attendre le retrait par la Cour Suprême de la décision Roe v. Wade ou un amendement constitutionnel. Je parie que les attaques calomnieuses de ces groupes sont plus destinées à discréditer l’ensemble de ma défense de la liberté et de la Constitution qu’à essayer réellement de résoudre la question de l’avortement. Ces mêmes groupes expriment d’ailleurs bien moins d’intérêt envers la vie lorsqu’il s’agit de combattre les guerres illégales et non déclarées du Moyen-Orient ou les guerres préventives (i.e. agressives) lancées pour raisons religieuses. Un paradoxe intéressant !
Ma position n’empêche pas d’essayer de faire nommer certains juges à la Cour Suprême, ou même d’avoir une définition constitutionnelle de la vie. Le retrait de la compétence des tribunaux fédéraux conduirait à moins d’avortements et bien plus tôt, mais cela n’empêcherait pas un effort national pour faire bouger la Cour Suprême ou changer la Constitution par amendement. Cela amène à se demander pourquoi la résistance à une approche pratique et constitutionnelle de cette question est si forte.
Presque tout le monde sait que le serment d’Hippocrate inclut l’engagement à ne pas pratiquer l’avortement. Dans les années 1960, la plupart des facultés de médecine, au lieu de se positionner sur la question, ont simplement abandonné la tradition qui voulait que les diplômés récitent le serment. Ma promotion, en 1961, n’a pas récité le serment à l’obtention du diplôme. Réalisez, le serment a survécu un tel nombre d’années, et fut abandonné juste avant l’arrivée de la culture de la drogue et la guerre contre le Vietnam, une époque où il aurait été éminemment nécessaire.
En 1988, quand mon fils Dr. Rand Paul obtint son diplôme, prêter serment était un acte volontaire lors d’une cérémonie formelle spéciale. Mais curieusement, le serment fut modifié pour exclure la disposition engageant à ne pas réaliser l’avortement. Aujourd’hui, tristement, des étudiants s’inscrivant à certaines facultés de médecine peuvent être contrôlés et rejetés ou du moins intimidés sur cette question.
Comme médecin libertarien favorable à la vie, mon conseil appuyé, indépendamment de ce qui est légal, va au personnel médical qui peut dire non à la participation à toute procédure ou processus qui pousse à la mort ou diminue le respect de la vie d’une quelconque façon. Laissons les avocats et les politiciens et les médecins mercenaires immoraux face à la mise en œuvre des lois réglementant la mort.
Déréglementer le marché de l’adoption réduirait aussi sensiblement l’avortement. Cela aiderait les associations sans but lucratif à trouver des parents adoptifs, et leur permettrait de compenser les frais et coûts liés à la continuation de la grossesse à terme de la mère. De petits changements pourraient faire une grande différence dans ce cas.
Pour conclure, voici mon programme pour les médecins généralistes et le personnel médical attachés à la préservation de la vie :
La traduction est de ma main, sur la base d'une ébauche par Benoit Malbranque.
Avortement
Incidemment, dans les années 1960, lorsque l’avortement était encore illégal, j’ai été témoin, alors que je visitais un bloc opératoire en tant qu’interne en obstétrique / gynécologie, de l’avortement d’un fœtus qui pesait environ 900 grammes. Il fut placé dans un seau, pleurant et luttant pour respirer, et le personnel médical fit semblant de ne rien remarquer. Bientôt, les pleurs cessèrent. Cet événement atroce me força à réfléchir plus sérieusement à cette question importante.
Ce même jour, dans le bloc d’obstétrique, un accouchement anticipé eut lieu et l’enfant né n’était que légèrement plus grand que celui qui venait juste d’être avorté. Mais dans ce bloc, tout le monde faisait tout ce qui se pouvait envisager pour sauver la vie de cet enfant. Ma conclusion fut ce jour-là que nous dépassions les limites de la morale, choisissant au petit bonheur qui doit vivre et qui doit mourir. Il s’agissait de vies humaines. Il n’y avait pas de base morale cohérente à la valeur de la vie selon ces circonstances.
Certains croient qu’être pro-choix (‘pro-choice’, le ‘choix des femmes’) c’est être du côté de la liberté. Je n’ai jamais compris comment un acte de violence, tuer un être humain, même si un petit dans un endroit spécial, peut être dépeint comme un droit précieux. Ne parler que du coût pour la mère à porter un bébé à terme ignore toutes les pensées envers tous droits légaux de l’enfant à naître. Je crois que la conséquence morale de d’accepter l’avortement un peu trop vite diminue la valeur de toute vie.
Il est désormais communément admis qu’il existe un droit constitutionnel à l’avortement d’un fœtus humain. Bien évidemment, la Constitution ne dit rien sur l’avortement, le meurtre, l’homicide involontaire ou tout autres actes de violence. Il n’y a que quatre crimes évoqués dans la Constitution : la contrefaçon, la piraterie, la trahison, et l’esclavage.
Le droit pénal et le droit civil ont été délibérément laissés aux mains des Etats. C’est un bond immense de la part des tribunaux fédéraux que de définir l’avortement comme un droit constitutionnel et de surpasser les lois des Etats réglementant la procédure. A tout le moins, le gouvernement fédéral a la responsabilité de protéger la vie — et non de donner l’autorisation de la détruire. Si un Etat venait à légaliser l’infanticide, on pourrait le poursuivre pour non-maintien d’une forme républicaine de gouvernement, ce qui est exigé par la Constitution.
Si, pour l’intérêt de la discussion, nous ignorons les arguments juridiques pour ou contre l’avortement pour supposer qu’aucune loi ne l’interdise, des conséquences sociales fâcheuses seraient à prévoir. Il reste encore des questions morales profondes, sur le consentement, et des questions fondamentales sur l’origine de la vie et les droits des individus. Deux arguments s’opposent. Certains soutiennent que tout avortement après la conception devrait être illégal. D’autres avancent que la mère a un droit sur son corps et que personne ne devrait intervenir dans sa décision. Je suis fasciné que tant de personnes favorables au choix de la mère avec qui j’ai pu parler se soucient rarement de liberté de choix dans d’autres circonstances. Presque toutes les réglementations du gouvernement fédéral pour nous protéger de nous-mêmes (les lois contre le tabagisme, l’interdiction des drogues, la ceinture de sécurité obligatoire, par exemple) sont vivement soutenues par la gauche qui exige le « choix ». Bien évidemment, pour les partisans du libre choix, le choix précieux en question est réservé à la mère, et non à l’enfant à naître.
Le fait est que le fœtus a des droits légaux — la transmission, un droit de ne pas être blessé ou avorté par traitement médical mal pesé, par violence , ou accident. Ignorer ces droits est arbitraire et n’accorde que des droits relatifs à un petit être humain vivant. La seule question qui devrait être débattue est celle d’ordre moral : si oui ou non un fœtus a un quelconque droit à la vie. Scientifiquement, il n’y a pas de débat quant au fait que le fœtus est vivant et humain — s’il n’est pas tué, il évoluera en un être humain adulte. C’est aussi simple que cela. Ainsi, l’instant à partir duquel nous considérons « humain » un fœtus est arbitraire après la conception, selon moi.
Il est intéressant de voir les plus fervents soutiens de l’avortement mal à l’aise quand on leur demande s’ils soutiennent le droit d’une mère à l’avortement durant le neuvième mois de grossesse. Invariablement, ils ne soutiennent pas un tel acte, mais chaque argument mis en avant pour l’avortement pendant le premier mois est applicable de même à une grossesse avancée. Pour la femme, c’est toujours son corps. C’est toujours son choix. Les circonstances ayant pu changer, une forte pression sociale pourrait bien la pousser à éviter la naissance d’une vie et à se démettre de ses obligations, même durant le troisième trimestre. C’est un dilemme pour les promoteurs du libre choix, et il convient de les contester quant au moment où la ligne doit être tracée.
Un autre aspect de ce débat doit être résolu : si un médecin pratique un avortement dans le troisième trimestre de grossesse, pour une raison quelconque, d’importants frais sont payés et cela tout à fait légalement, du moins dans certains Etats. Si une adolescente paniquée, ne sachant peut-être même pas qu’elle est enceinte, accouche d’un enfant puis le tue, la police mettra force moyens pour la poursuivre pour homicide. Qu’y a-t-il de si différent entre un fœtus une minute avant la naissance et un nouveau-né une minute après la naissance ? Biologiquement comme moralement, rien. Nous devons également répondre à la triste question de ce qu’il convient de faire d’un nouveau-né qui survit incidemment à un avortement. Cela arrive plus souvent qu’on pourrait croire. Des médecins ont été accusés de meurtre, puisque le bébé décédait après l’accouchement, mais cela ne semble guère juste. La vraie question est, comment un bébé humain peut-il se voir porter une valeur aussi relative ?
Sous l’ère de l’avortement, où près d’un million sont effectués chaque année aux Etats-Unis, la société envoie le signal que nous accordons une plus faible valeur aux petits et aux faibles. La plupart des jeunes choisissent l’avortement pour des raisons économiques ; ils considèrent qu’ils ne peuvent se permettre de porter un enfant et préfèrent attendre. Comment se fait-il que des considérations morales ne l’emportent pas sur ces peurs ? Pourquoi ces jeunes femmes ne considèrent-elles pas d’autres alternatives, comme l’adoption, plus sérieusement ? La société leur a enseigné qu’un fœtus-bébé non désiré n’a pas de droit à la vie, et donc pas de véritable valeur. Et avant tout, pourquoi tant de jeunes femmes prennent-elles autant le risque de devoir faire un tel choix ? L’accès à l’avortement, très probablement, modifie le comportement et augmente en fait le nombre de grossesses non désirées.
La différence ou l’absence de différence entre un bébé une minute après la naissance et un bébé une minute avant doit être quantifiée. Le Congrès comme les tribunaux sont incapables de le faire. C’est là une question fondamentale à résoudre par la société elle-même, sur la base des critères moraux qu’elle adopte.
L’avortement est rarement une solution de long-terme. Une femme qui a avorté est plus susceptible de recommencer. C’est une solution plus aisée que de changer un comportement personnel longuement forgé. Mon point de vue est que le problème de l’avortement est davantage un problème social et moral qu’un problème juridique. Dans les années 1960, lorsque j’étais interne obstétricien-gynécologue, les avortements étaient réalisés en défi à la loi. La société avait changé et la majorité s’accordait pour que les lois fussent changées de même. La Cour Suprême, par son jugement Roe v. Wade de 1973, rattrapa les changements de valeurs de la société.
Ainsi, si nous devions jamais avoir moins d’avortements, la société devrait changer à nouveau. La loi ne pourra pas arriver à cela. Cependant, cela ne signifie pas que les Etats ne devraient pas être autorisés à légiférer en matière d’avortement. Les tout débuts de grossesses et les victimes de viol peuvent être traités avec la pilule du lendemain, qui n’est rien d’autre qu’un moyen de contraception pris d’une manière spéciale. Quoi qu’il en soit, ces très jeunes grossesses ne sauraient jamais être encadrées. De telles circonstances seraient gérées si chaque individu choisissait suivant sa propre morale.
Lorsqu’un Etat en faillite prend plus en charge la prévoyance santé, le rationnement de la couverture par contrainte gouvernementale est inévitable. Choisir à la légère qui doit vivre et qui doit mourir peut paraître moralement répugnant, mais c’est qui nous attend dans un monde où les ressources sont rares et où comment elles seront utilisées sont des décisions d’ordre politique. Le gouvernement fédéral restera très impliqué dans les affaires d’avortements, soit directement, soit indirectement, par leur financement.
Si je suis sûr d’une chose, c’est que le gouvernement fédéral ne devrait jamais taxer les citoyens contre l’avortement pour financer ceux-ci. L’effort constant de la foule pour le choix pour obtenir le financement de l’avortement doit compter parmi les choix politiques les plus stupides de tous temps, même de leur point de vue. Tout ce qu’ils réussissent, c’est de donner une excellente raison à toutes les forces favorables à la vie autant qu’aux opposants à l’impôt pour combattre contre eux.
Une société qui tolère ouvertement l’avortement ouvre la voie à des attaques contre la liberté individuelle. Si la vie toute entière n’est pas précieuse, comment la liberté pourrait-elle être considérée comme une chose importante ? Il semble que si la vie peut être en partie sacrifiée, il devient difficile de défendre notre droit de choisir personnellement ce qui est le mieux pour nous. J’ai acquis la conviction que la résolution de la question de l’avortement est nécessaire à la défense d’une société libre.
La disponibilité et le recourt fréquent à l’avortement a provoqué chez bien des jeunes un changement de comportement. Sa légalisation et son acceptation générale n’ont pas eu une influence positive sur la société. Au contraire, il en a résulté un respect moindre tant pour la vie que pour la liberté.
Etrangement, alors que mes positions morales sont semblables aux leurs, divers groupes contre l’avortement sont hostiles à ma position sur ce sujet. Car je crois également en la Constitution, et de ce fait, je considère qu’il est de la responsabilité des Etats d’empêcher la violence envers tout être humain. Je rejette le caractère national de cette question et m’oppose au jugement Roe v. Wade qui légalisa l’avortement dans les 50 Etats. Les lois que j’ai proposées limiteraient la juridiction de la Cour fédérale en matière d’avortement. Ce genre de mesure permettrait probablement l’interdiction de l’avortement au niveau des Etats quelque soit le trimestre de grossesse atteint. Cela ne mettra pas fin à tous les avortements. Seule une société véritablement morale peut y arriver.
Les adversaires de l’avortement opposés à mon approche sont moins respectueux de l’état de droit et de la Constitution. Au lieu d’admettre que ma position permet aux Etats de réduire ou d’interdire l’avortement, ils prétendent qu’elle favorise la légalisation de l’avortement par les Etats. C’est être vraiment tordu. Exiger une solution nationale et seulement nationale, comme certains le font, donne du crédit au processus même qui a rendu les avortements si courants. En finir avec la légalisation nationale de l’avortement décidée par ordonnance de la Cour fédérale n’est ni une solution pragmatique au problème ni un argument constitutionnellement valide.
Retirer cette compétence aux tribunaux fédéraux peut se faire via un vote majoritaire au Congrès et la signature du Président. C’est bien plus simple que d’attendre le retrait par la Cour Suprême de la décision Roe v. Wade ou un amendement constitutionnel. Je parie que les attaques calomnieuses de ces groupes sont plus destinées à discréditer l’ensemble de ma défense de la liberté et de la Constitution qu’à essayer réellement de résoudre la question de l’avortement. Ces mêmes groupes expriment d’ailleurs bien moins d’intérêt envers la vie lorsqu’il s’agit de combattre les guerres illégales et non déclarées du Moyen-Orient ou les guerres préventives (i.e. agressives) lancées pour raisons religieuses. Un paradoxe intéressant !
Ma position n’empêche pas d’essayer de faire nommer certains juges à la Cour Suprême, ou même d’avoir une définition constitutionnelle de la vie. Le retrait de la compétence des tribunaux fédéraux conduirait à moins d’avortements et bien plus tôt, mais cela n’empêcherait pas un effort national pour faire bouger la Cour Suprême ou changer la Constitution par amendement. Cela amène à se demander pourquoi la résistance à une approche pratique et constitutionnelle de cette question est si forte.
Presque tout le monde sait que le serment d’Hippocrate inclut l’engagement à ne pas pratiquer l’avortement. Dans les années 1960, la plupart des facultés de médecine, au lieu de se positionner sur la question, ont simplement abandonné la tradition qui voulait que les diplômés récitent le serment. Ma promotion, en 1961, n’a pas récité le serment à l’obtention du diplôme. Réalisez, le serment a survécu un tel nombre d’années, et fut abandonné juste avant l’arrivée de la culture de la drogue et la guerre contre le Vietnam, une époque où il aurait été éminemment nécessaire.
En 1988, quand mon fils Dr. Rand Paul obtint son diplôme, prêter serment était un acte volontaire lors d’une cérémonie formelle spéciale. Mais curieusement, le serment fut modifié pour exclure la disposition engageant à ne pas réaliser l’avortement. Aujourd’hui, tristement, des étudiants s’inscrivant à certaines facultés de médecine peuvent être contrôlés et rejetés ou du moins intimidés sur cette question.
Comme médecin libertarien favorable à la vie, mon conseil appuyé, indépendamment de ce qui est légal, va au personnel médical qui peut dire non à la participation à toute procédure ou processus qui pousse à la mort ou diminue le respect de la vie d’une quelconque façon. Laissons les avocats et les politiciens et les médecins mercenaires immoraux face à la mise en œuvre des lois réglementant la mort.
Déréglementer le marché de l’adoption réduirait aussi sensiblement l’avortement. Cela aiderait les associations sans but lucratif à trouver des parents adoptifs, et leur permettrait de compenser les frais et coûts liés à la continuation de la grossesse à terme de la mère. De petits changements pourraient faire une grande différence dans ce cas.
Pour conclure, voici mon programme pour les médecins généralistes et le personnel médical attachés à la préservation de la vie :
- Ne pas réaliser d’avortements pour des raisons sociales ou comme solution de facilité.
- Ne pas participer à des euthanasies actives.
- Ne pas participer d’une quelconque façon — directement ou indirectement — à des actes de torture.
- Ne pas participer à des expérimentations humaines. Je ne fais pas référence à l’essai de nouveaux médicaments avec l’accord du patient. Je parle de notre longue histoire de participation militaire à l’expérimentation humaine. L’expérience de Tuskegee, dans laquelle des soldats noirs atteints de syphilis furent délibérément maltraités en est un exemple.
- Ne pas être impliqué dans les procédures étatiques d’exécution des criminels et n’approuver en aucune façon les méthodes utilisées pour la peine de mort.
- Ne pas participer aux programmes pilotés par le gouvernement dans lesquels l’offre de santé est rationnée et ce pour des raisons économiques ou sociales qui donnent une valeur relative à la vie.
- Ne pas apporter de soutien, ni politique, ni philosophique, aux guerres d’agression, qualifiée de guerres « préventives ».
Thursday, March 15, 2012
Le Droit d’Ignorer l’Etat - Herbert Spencer
Herbert Spencer - Le Droit d'Ignorer l'Etat
La Brochure Mensuelle, Numéro 10, Octobre 1923
Traduit de l’anglais par Manuel Devaldès
Les pages ci-après d’Herbert Spencer ont fait l’objet d’une brochure publiée par Freedom en 1913. Elles étaient précédées de cette déclaration du journal anarchiste anglais :
« Pour rendre justice à la mémoire d’Herbert Spencer, nous devons prévenir le lecteur du chapitre suivant de l’édition originale de Social Statics de Spencer, écrit en 1850, qu’il fut omis par l’auteur dans l’édition révisée publiée en 1892. Nous pouvons légitimement inférer de cette omission un changement de vues. Mais répudier n’est pas réfuter et Spencer n’a jamais réfuté ses arguments en faveur du droit d’ignorer l’Etat. C’est l’opinion des anarchistes qu’ils sont sans réplique. »
En donnant la première traduction française de ce chapitre oublié d’Herbert Spencer, qu’anime le plus pur souffle individualiste, nous nous associons complètement à la déclaration de nos camarades anglais.
Le Traducteur.
Le Droit d’Ignorer l’Etat
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Comme corollaire à la proposition que toutes les institutions doivent être subordonnées à la loi d’égale liberté, nous devons nécessairement admettre le droit du citoyen d’adopter volontairement la condition de hors-la-loi. Si chaque homme a la liberté de faire tout ce qu’il veut, pourvu qu’il n’enfreigne pas la liberté égale de quelque autre homme, alors il est libre de rompre tout rapport avec l’Etat, – de renoncer à sa protection et de refuser de payer pour son soutien. Il est évident qu’en agissant ainsi il n’empiète en aucune manière sur la liberté des autres, car son attitude est passive, et tant qu’elle reste telle il ne peut devenir un agresseur. Il est également évident qu’il ne peut être contraint de continuer à faire partie d’une communauté politique sans une violation de la loi morale, puisque la qualité de citoyen entraîne le paiement de taxes et que la saisie des biens d’un homme contre sa volonté est une infraction à ses droits. Le gouvernement étant simplement un agent employé en commun par un certain nombre d’individus pour leur assurer des avantages déterminés, la nature du rapport implique qu’il appartient à chacun de dire s’il veut ou non employer un tel agent. Si l’un d’entre eux décide d’ignorer cette confédération de sûreté mutuelle, il n’y a rien à dire, excepté qu’il perd tout droit à ses bons offices et s’expose au danger de mauvais traitement, – une chose qu’il lui est tout à fait loisible de faire s’il s’en accommode. Il ne peut être maintenu de force dans une combinaison politique sans une violation de la loi d’égale liberté ; il peut s’en retirer sans commettre aucune violation de ce genre ; et il a, par conséquent, le droit de se retirer ainsi.
- 2 -
Nulle loi humaine n’est d’aucune validité si elle est contraire à la loi de la nature, et telles d’entre les lois humaines qui sont valides tirent toute leur force et toute leur autorité, médiatement ou immédiatement, de cet original. » Ainsi écrit Blackstone (Sir William Blackstone, (1723-1780), légiste, auteur de Commentaries on the Laws of England, Commentaires sur les Lois de l’Angleterre), dont c’est l’honneur d’avoir à ce point dépassé les idées de son temps, – et vraiment, nous pouvons dire de notre temps. Un bon antidote, cela, contre ces superstitions politiques qui prévalent si largement. Un bon frein au sentiment d’adoration du pouvoir qui nous égare encore en nous conduisant à exagérer les prérogatives des gouvernements constitutionnels , comme jadis celles des monarques. Que les hommes sachent qu’une puissance législative n’est pas « notre Dieu sur la terre », quoique par l’autorité qu’ils lui attribuent et par les choses qu’ils attendent d’elle, il semblerait qu’ils imaginassent ainsi. Mieux, qu’ils sachent que c’est une institution servant à des fins purement temporaires, et dont le pouvoir, quand il n’est pas volé, est, tout au moins, emprunté.
Qui plus est, en vérité, n’avons-nous pas vu que le gouvernement est essentiellement immoral ? N’est-il pas la postérité du mal, portant autour d’elle toutes les marques de son origine ? N’existe-t-il pas parce que le crime existe ? N’est-il pas fort, ou, comme nous disons, despotique, quand le crime est grand ? N’y a-t-il pas plus de liberté – c’est-à-dire moins de gouvernement – à mesure que le crime diminue ? Et le gouvernement ne doit-il pas cesser quand le crime cesse, par le manque même d’objets sur lesquels accomplir sa fonction ? Non seulement le pouvoir des maîtres existe à cause du mal, mais il existe par le mal. La violence est employée pour le maintenir et toute violence entraîne criminalité. Soldats, policiers et geôliers, épées, bâtons et chaînes sont des instruments pour infliger de la peine, et toute infliction de peine est, par essence, injuste. L’Etat emploie les armes du mal pour subjuguer le mal et est contaminé également par les objets sur lesquels il agit et par les moyens à l’aide desquels il opère. La moralité ne peut le reconnaître, car la moralité, étant simplement une expression de la loi parfaite, ne peut donner nul appui à aucune chose croissant hors de cette loi et ne subsistant que par les violations qu’elle en fait. C’est pourquoi l’autorité législative ne peut jamais être morale, – doit toujours être seulement conventionnelle.
Il y a, pour cette raison, une certaine inconséquence dans l’essai de déterminer la position, la structure et la conduite justes d’un gouvernement par appel aux premiers principes de l’équité. Car, comme il vient d’être démontré, les actes d’une institution qui est imparfaite, à la fois par nature et par origine, ne peuvent être faits pour s’accorder avec la loi parfaite. Tout ce que nous pouvons faire est d’établir : premièrement, dans quelle attitude une puissance législative doit demeurer à l’égard de la communauté pour éviter d’être, par sa seule existence, l’injustice personnifiée ; deuxièmement, de quelle manière elle doit être constituée afin de se montrer le moins possible en opposition avec la loi morale ; et troisièmement, à quelle sphère ses actions doivent être limitées pour l’empêcher de multiplier ces violations de l’équité pour la prévention desquelles elle est instituée.
La première condition à laquelle on doit se conformer avant qu’une puissance législative puisse être établie sans violer la loi d’égale liberté est la reconnaissance du droit maintenant en discussion, – le droit d’ignorer l’Etat.
- 3 -
Les partisans du pur despotisme peuvent parfaitement s’imaginer que le contrôle de l’Etat doit être illimité et inconditionnel. Ceux qui affirment que les hommes sont faits pour les gouvernements et non les gouvernements pour les hommes sont qualifiés pour soutenir logiquement que nul ne peut se placer au-delà des bornes de l’organisation politique. Mais ceux qui soutiennent que le peuple est la seule source légitime de pouvoir, – que l’autorité législative n’est pas originale, mais déléguée, – ceux-là ne sauraient nier le droit d’ignorer l’Etat sans s’enfermer dans une absurdité.
Car, si l’autorité législative est déléguée, il s’ensuit que ceux de qui elle procède sont les maîtres de ceux à qui elle est conférée ; il s’ensuit, en outre, que comme maîtres ils confèrent ladite autorité volontairement ; et cela implique qu’ils peuvent la donner ou la retenir comme il leur plaît. Qualifier de délégué ce qui est arraché au hommes, qu’ils le veulent ou non, est une absurdité. Mais ce qui est vrai ici de tous collectivement est également vrai de chacun en particulier. De même qu’un gouvernement ne peut justement agir pour le peuple que lorsqu’il y est autorisé par lui, de même il ne peut justement agir pour l’individu que lorsqu’il y est autorisé par lui. Si A, B, et C délibèrent, s’ils doivent employer un agent à l’effet d’accomplir pour eux un certain service, et si, tandis que A et B conviennent de le faire, C est d’un avis contraire, C ne peut être équitablement considéré comme partie de la convention en dépit de lui-même. Et cela doit être également vrai de trente comme de trois ; et si de trente, pourquoi pas de trois cents, ou trois mille, ou trois millions ?
- 4 -
Des superstitions politiques auxquelles il a été fait allusion précédemment, aucune n’est aussi universellement répandue que l’idée selon laquelle les majorités seraient toutes-puissantes. Sous l’impression que le maintien de l’ordre exigera toujours que le pouvoir soit dans la main de quelque parti, le sens moral de notre temps juge qu’un tel pouvoir ne peut être convenablement conféré à personne sinon à la plus grande moitié de la société. Il interprète littéralement le dicton : « La voix du peuple es la vois de Dieu » et, transférant à l’un la sainteté attachée à l’autre, il conclut que la volonté du peuple – c’est-à-dire de la majorité – est sans appel. Cependant, cette croyance est entièrement fausse.
Supposez un instant que, frappée de quelque panique malthusienne, une puissance législative représentant dûment l’opinion publique projetât d’ordonner que tous les enfants à naître durant les dix années futures soient noyés. Personne pense-t-il qu’un tel acte législatif serait défendable ? Sinon, il y a évidemment une limite au pouvoir d’une majorité. Supposez encore que de deux races vivant ensemble – Celtes et Saxons par exemple, – la plus nombreuse décidât de faire des individus de l’autre race ses esclaves. L’autorité du plus grand nombre, en un tel cas, serait-elle valide ? Sinon, il y a quelque chose à quoi son autorité doit être subordonnée. Supposez, une fois encore, que tous les hommes ayant un revenu annuel de moins de 50 livres sterling résolussent de réduire à ce chiffre tous les revenus qui le dépassent et d’affecter l’excédent à des usages publics. Leur résolution pourrait-elle être justifiée ? Sinon, il doit être une troisième fois reconnu qu’il est une loi à laquelle la voix populaire doit déférer. Qu’est-ce donc que cette loi, sinon la loi de pure équité, – la loi d’égale liberté ? Ces limitations, que tous voudraient mettre à la volonté de la majorité, sont exactement les limitations fixées par cette loi. Nous nions le droit d’une majorité d’assassiner, d’asservir ou de voler, simplement parce que l’assistanat, l’asservissement et le vol sont des violations de cette loi, – violations trop flagrantes pour être négligées. Mais si de grandes violations de cette loi sont iniques, de plus petites le sont aussi. Si la volonté du grand nombre ne peut annuler le premier principe de moralité en ces cas-là, non plus elle ne le peut en aucun autre. De sorte que, quelque insignifiante que soit la minorité et minime la transgression de ses droits qu’on se propose d’accomplir, aucune transgression de se genre ne peut être permise.
Quand nous aurons rendu notre constitution purement démocratique, pense en lui-même l’ardent réformateur, nous aurons mis le gouvernement en harmonie avec la justice absolue. Une telle foi, quoique peut-être nécessaire pour l’époque, est très erronée. En aucune manière, la coercition ne peut être rendue équitable. La forme de gouvernement la plus libre n’est que celle qui soulève le moins d’objections. La domination du grand nombre par le petit nombre, nous l’appelons tyrannie : la domination du petit nombre par le grand nombre est tyrannie aussi, mais d’une nature moins intense. « Vous ferez comme nous voulons, et non comme vous voulez » est la déclaration faite dans l’un et l’autre cas ; et si cent individus la font à quatre-vingt-dix-neuf, au lieu des quatre-vingt-dix-neuf aux cent, c’est seulement d’une fraction moins immoral. De deux semblables partis, celui, quel qu’il soit, qui fait cette déclaration et en impose l’accomplissement, viole nécessairement la loi d’égale liberté, la seule différence étant que par l’un elle est violée dans la personne de quatre-vingt-dix-neuf individus, tandis que par l’autre elle est violée dans la personne de cent. Et le mérite de la forme démocratique du gouvernement consiste uniquement en ceci, – qu’elle offense le plus petit nombre.
L’existence même de majorités et de minorités est l’indice d’un état immoral. Nous avons vu que l’homme dont le caractère s’harmonise avec la loi morale peut obtenir le bonheur complet sans amoindrir le bonheur de ses semblables. Mais l’établissement d’arrangements publics par le vote implique une société composée d’hommes autrement constitués, – implique que les désirs de certains ne peuvent être satisfaits sans sacrifier les désirs des autres, – implique que dans la poursuite de son bonheur la majorité inflige une certaine somme de malheurs à la minorité, – implique, par conséquent, l’immoralité organique. Ainsi, à un autre point de vue, nous découvrons de nouveau que même dans sa forme la plus équitable il est impossible au gouvernement de se dissocier du mal ; et, en outre, que, à moins que le droit d’ignorer l’Etat ne soit reconnu, ses actes doivent être essentiellement criminels.
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Qu’un homme est libre de renoncer aux bénéfices de la qualité de citoyen e d’en rejeter les charges peut, en vérité, être inféré des admissions d’autorités existantes et de l’opinion actuelle. Quoique probablement non préparés à une doctrine aussi avancée que celle ici soutenue, les radicaux d’aujourd’hui, encore qu’à leur insu, professent leur foi en une maxime qui donne manifestement un corps à cette doctrine. Ne les entendons-nous pas continuellement citer l’assertion de Blackstone selon laquelle « Nul sujet anglais ne peut être contraint à payer des aides ou des taxes, même pour la défense du royaume ou le soutien du gouvernement, sauf celles qui lui sont imposées par son propre consentement ou par celui de son représentant au Parlement » ? Et qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie, disent-ils, que tout homme devrait posséder le droit de vote. Sans aucun doute ; mais cela signifie bien davantage. S’il y a quelque sens dans les mots, c’est une énonciation précise du droit même pour lequel nous combattons à présent. En affirmant qu’un homme ne peut être taxé à moins qu’il n’ait, directement ou indirectement, donné son consentement, on affirme aussi qu’il peut refuser d’être taxé ; et refuser d’être taxé, c’est rompre toute connexion avec l’Etat. On dira peut-être que ce consentement n’est pas spécifique, mais général, et que le citoyen est sous-entendu avoir acquiescé à toute chose que son représentant puisse faire, quand il vota pour lui. Mais supposez qu’il n’ait pas voté pour lui et qu’au contraire il ait fait tout en son pouvoir pour élire quelqu’un soutenant des idées opposées – quoi alors ? La réplique sera probablement qu’en prenant part à une semblable élection, il convenait tacitement de s’en tenir à la décisions de la majorité. Et comment s’il n’a pas voté du tout ? Mais alors, il ne peut à bon droit se plaindre d’aucune taxe, puisqu’il n’éleva aucune protestation contre son imposition ! Ainsi, assez curieusement, il paraît qu’il donnait son consentement de quelque manière qu’il agît, – soit qu’il dît : « Oui », qu’il dît : « Non » ou qu’il restât neutre ! Une doctrine plutôt embarrassante, celle-là ! Voilà un infortuné citoyen à qui il est demandé s’il veut payer pour un certain avantage proposé ; et, qu’il emploie le seul moyen d’exprimer son refus ou qu’il ne l’emploie pas, il nous est fait savoir que pratiquement il y consent, si seulement le nombre des autres qui y consentent est plus grand que le nombre de ceux qui s’y refusent. Et ainsi nous sommes amenés à l’étrange principe que le consentement de A à une chose n’est pas déterminé par ce que A dit, mais parce que B peut arriver à dire !
C’est à ceux qui citent Balckstone de choisir entre cette absurdité et la doctrine exposée plus haut. Ou sa maxime implique le droit d’ignorer l’Etat, ou elle est pure sottise.
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Il y a une singulière hétérogénéité dans nos fois politiques. Des systèmes qui furent à la mode et ça et là commencent à laisser passer le jour sont rapiécés de fond en comble avec des idées modernes dissemblables en qualité et en couleur ; et les hommes, gravement, déploient ces systèmes, s’en revêtent et se promènent en paradant à la ronde, tout à fait inconscients de leur grotesque. Notre présent état de transition, participant comme il le fait, également du passé et du futur, donne naissance à des théories hybrides où ce manifeste l’assemblage le plus disparate du despotisme passé et de la liberté future. Voici des types de l’ancienne organisation curieusement déguisés sous les germes de la nouvelle – des particularités montrant l’adaptation à un état antécédent modifié par des rudiments qui prophétisent quelque chose à venir – faisant tous ensemble si chaotique de parentés que rien n’indique à quelle classe ces enfants du siècle devraient être rattachés.
Comme les idées doivent nécessairement porter l’empreinte du temps, il est inutile de déplorer le contentement avec lequel ces absurdes croyances sont soutenues. D’ailleurs, il semblerait regrettable que les hommes ne continuassent pas jusqu’à la fin les enchaînements de raisonnements qui ont mené à ces modifications partielles. Dans le cas présent, par exemple, la logique les forcerait à admettre que, sur d’autres points à côté de celui qui vient d’être examiné, ils soutiennent des opinions et emploient des arguments dans lesquels le droit d’ignorer l’Etat est contenu.
Car, quelle est la signification du non-conformisme ? Il fut un temps où la foi religieuse d’un homme et son mode de culte étaient déterminables par la loi à l’égal de ses actes séculiers ; et, conformément à certaines dispositions existant dans nos lois, il en est encore ainsi. Cependant, grâce à la croissance d’un esprit protestant, nous sommes parvenus à ignorer l’Etat en cette matière, – entièrement en théorie, et partiellement en pratique. Mais de quelle manière ? En adoptant une attitude qui, pourvu qu’elle soit maintenue en conformité avec son principe, implique un droit d’ignorer l’Etat entièrement. Observez l’attitude des deux partis. « Ceci est votre credo », dit le législateur, « vous devez croire et professer ouvertement ce qui est fixé ici pour vous ». – « Je ne ferai rien de la sorte », répond le non-conformiste, « j’irai plutôt en prison ». – « Vos actes religieux », poursuit le législateur, « seront tels que nous les avons prescrits. Vous irez aux églises que nous avons fondées et vous adopterez les cérémonies qui y sont célébrées ». – « Rien ne m’induira à faire ainsi », est la réplique ; « je nie absolument votre pouvoir de me dicter quoi que ce soit en pareille matière et me propose de résister jusqu’à la dernière extrémité ». – « Enfin », ajoute le législateur, « nous vous requerrons de payer de telles sommes d’argent que nous pourrons juger à propos de demander pour le soutien de ces institutions religieuses ». – « Vous ne tirerez pas un liard de moi », se récrie notre obstiné indépendant ; « même si je croyais dans les dogmes de votre Eglise (ce que je ne fais pas), je me rebellerais encore contre votre intervention , et si vous prenez ce que je possède, ce sera par la force et malgré ma protestation ».
Or, à quoi se réduit cette manière d’agir quand elle est considérée dans l’abstrait ? Elle se réduit à une affirmation par l’individu du droit d’exercer une de ses facultés – le sentiment religieux – en toute liberté et sans aucune limite autre que celle assignées par le droit égale d’autrui. Et que signifie l’expression : « Ignorer l’Etat » ? Simplement une affirmation du droit d’exercer de la même manières toutes les facultés. L’un est exactement une continuation de l’autre , – repose sur le même fondement que l’autre , – doit tenir ou tomber avec l’autre. De bonne foi, les hommes parlent de liberté civile et de liberté religieuse comme de choses différentes ; mais la distinction est tout à fait arbitraire. Elles sont parties d’un même tout et philosophiquement ne peuvent être séparées.
« Si, elles le peuvent », interpose un objecteur ; « L’affirmation de l’une est impérative comme étant un devoir religieux. La liberté d’honorer Dieu de la manière qui lui semble convenable est une liberté sans laquelle un homme ne peut accomplir ce qu’il croît être des commandements divins, et en conséquence sa conscience exige de lui qu’il l’a défende. » Fort bien ; mais comment si la même chose peut être affirmée de toute autre liberté ? Comment si la défense de celle-ci se transforme aussi en une matière de conscience ? N’avons-nous pas vu que le bonheur humain est la volonté divine, – que ce bonheur ne peut être obtenu que par l’exercice de nos facultés – et qu’il est impossible de les exercer sans la liberté ? Et si cette liberté pour l’exercice des facultés est une condition sans laquelle la volonté divine ne peut être accomplie, sa défense est, suivant la propre démonstration de notre objecteur, un devoir. En d’autres termes, il est manifeste, non seulement que la défense de la liberté d’action peut être un point de conscience, mais encore qu’elle doit en être un. Et ainsi nous voyons clairement que le droit d’ignorer l’Etat en matière religieuse et le droit d’ignorer l’Etat en matière séculière sont par essence identiques.
L’autre raison communément assignée à la non-conformité admet un traitement similaire. Outre qu’il résiste à la prescription de l’Etat par principe, le dissident y résiste par désapprobation de la doctrine enseignée. Aucune injonction législative ne lui fera adopter ce qu’il considère comme une croyance fausse ; et, se souvenant de son devoir envers ses semblables, il refuse d’aider, au moyen de sa bourse, à disséminer cette croyance fausse. L’attitude est parfaitement compréhensible. Mais c’est une attitude qui, ou conduit aussi ses adhérents à la non-conformité civile, ou les laisse dans un dilemme. Car pourquoi refusent-ils de contribuer à propager l’erreur ? Parce que l’erreur est contraire au bonheur humain. Et pour quel motif désapprouve-t-on une partie quelconque de la législation civile ? Pour la même raison, – parce qu’on la juge contraire au bonheur humain. Comment alors pourrait-il être démontré qu’on doit résister à l’Etat dans un cas et non dans l’autre ? Personne affirmera-t-il délibérément que, si un gouvernement nous demande de l’argent pour aider à enseigner ce que nous pensons devoir produire le mal , nous devons le lui refuser, mais que, si l’argent est destiné à faire ce que nous pensons devoir produire le mal, nous ne devons pas lui refuser ? Telle est, cependant, l’encourageante proposition qu’ont à soutenir ceux qui reconnaissent le droit d’ignorer l’Etat en matière religieuse, mais le nient en matière civile.
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La substance de ce chapitre nous rappelle une fois de plus l’incompatibilité existant entre une loi parfaite et un Etat imparfait. La praticabilité du principe ici posé varie en raison directe avec la moralité sociale. Dans une communauté entièrement vicieuse, son administration engendrerait le désordre. Dans une communauté complètement vertueuse, son admission sera à la fois inoffensive et inévitable. Le progrès vers une condition de santé sociale – c’est-à-dire une condition où il n’y aura plus besoin de mesures curatives de la législation – est le progrès vers une condition où ces mesures curatives seront rejetées et où l’autorité qui les prescrit sera méprisée. Les deux changements seront nécessairement coordonnés. Ce sens moral dont la suprématie rendra la société harmonieuse et le gouvernement inutile est le même sens moral qui alors portera chaque homme à affirmer sa liberté, même au point d’ignorer l’Etat, – est le même sens moral qui, en détournant la majorité de contraindre la minorité, rendra finalement le gouvernement impossible. Et comme les manifestations simplement différentes d’un même sentiment doivent montrer constant de l’une à l’autre, la tendance à répudier les gouvernements augmentera seulement dans la même mesure où les gouvernants deviendront inutiles.
Que personne ne soit donc alarmé à la divulgation de la doctrine qui précède. De nombreux changements se succèderont encore avant qu’elle puisse commencer à exercer beaucoup d’influence. Un grand laps de temps s’écoulera probablement avant que le droit d’ignorer l’Etat soit généralement admis, même en théorie. Plus de temps encore se passera avant qu’il reçoive la reconnaissance législative. Et même alors, il y aura abondance de freins à son exercice prématuré. Une âpre épreuve instruira suffisamment ceux suffisamment ceux qui seraient susceptibles d’abandonner trop tôt la protection légale. Cependant, il y a dans la majorité des hommes un tel amour des arrangements établis et une si grande terreur des expériences que, vraisemblablement, ils s’abstiendront d’user de ce droit jusqu’à longtemps après qu’il sera sans danger de le faire.
Herbert Spencer
La Brochure Mensuelle, Numéro 10, Octobre 1923
Traduit de l’anglais par Manuel Devaldès
Les pages ci-après d’Herbert Spencer ont fait l’objet d’une brochure publiée par Freedom en 1913. Elles étaient précédées de cette déclaration du journal anarchiste anglais :
« Pour rendre justice à la mémoire d’Herbert Spencer, nous devons prévenir le lecteur du chapitre suivant de l’édition originale de Social Statics de Spencer, écrit en 1850, qu’il fut omis par l’auteur dans l’édition révisée publiée en 1892. Nous pouvons légitimement inférer de cette omission un changement de vues. Mais répudier n’est pas réfuter et Spencer n’a jamais réfuté ses arguments en faveur du droit d’ignorer l’Etat. C’est l’opinion des anarchistes qu’ils sont sans réplique. »
En donnant la première traduction française de ce chapitre oublié d’Herbert Spencer, qu’anime le plus pur souffle individualiste, nous nous associons complètement à la déclaration de nos camarades anglais.
Le Traducteur.
Le Droit d’Ignorer l’Etat
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Comme corollaire à la proposition que toutes les institutions doivent être subordonnées à la loi d’égale liberté, nous devons nécessairement admettre le droit du citoyen d’adopter volontairement la condition de hors-la-loi. Si chaque homme a la liberté de faire tout ce qu’il veut, pourvu qu’il n’enfreigne pas la liberté égale de quelque autre homme, alors il est libre de rompre tout rapport avec l’Etat, – de renoncer à sa protection et de refuser de payer pour son soutien. Il est évident qu’en agissant ainsi il n’empiète en aucune manière sur la liberté des autres, car son attitude est passive, et tant qu’elle reste telle il ne peut devenir un agresseur. Il est également évident qu’il ne peut être contraint de continuer à faire partie d’une communauté politique sans une violation de la loi morale, puisque la qualité de citoyen entraîne le paiement de taxes et que la saisie des biens d’un homme contre sa volonté est une infraction à ses droits. Le gouvernement étant simplement un agent employé en commun par un certain nombre d’individus pour leur assurer des avantages déterminés, la nature du rapport implique qu’il appartient à chacun de dire s’il veut ou non employer un tel agent. Si l’un d’entre eux décide d’ignorer cette confédération de sûreté mutuelle, il n’y a rien à dire, excepté qu’il perd tout droit à ses bons offices et s’expose au danger de mauvais traitement, – une chose qu’il lui est tout à fait loisible de faire s’il s’en accommode. Il ne peut être maintenu de force dans une combinaison politique sans une violation de la loi d’égale liberté ; il peut s’en retirer sans commettre aucune violation de ce genre ; et il a, par conséquent, le droit de se retirer ainsi.
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Nulle loi humaine n’est d’aucune validité si elle est contraire à la loi de la nature, et telles d’entre les lois humaines qui sont valides tirent toute leur force et toute leur autorité, médiatement ou immédiatement, de cet original. » Ainsi écrit Blackstone (Sir William Blackstone, (1723-1780), légiste, auteur de Commentaries on the Laws of England, Commentaires sur les Lois de l’Angleterre), dont c’est l’honneur d’avoir à ce point dépassé les idées de son temps, – et vraiment, nous pouvons dire de notre temps. Un bon antidote, cela, contre ces superstitions politiques qui prévalent si largement. Un bon frein au sentiment d’adoration du pouvoir qui nous égare encore en nous conduisant à exagérer les prérogatives des gouvernements constitutionnels , comme jadis celles des monarques. Que les hommes sachent qu’une puissance législative n’est pas « notre Dieu sur la terre », quoique par l’autorité qu’ils lui attribuent et par les choses qu’ils attendent d’elle, il semblerait qu’ils imaginassent ainsi. Mieux, qu’ils sachent que c’est une institution servant à des fins purement temporaires, et dont le pouvoir, quand il n’est pas volé, est, tout au moins, emprunté.
Qui plus est, en vérité, n’avons-nous pas vu que le gouvernement est essentiellement immoral ? N’est-il pas la postérité du mal, portant autour d’elle toutes les marques de son origine ? N’existe-t-il pas parce que le crime existe ? N’est-il pas fort, ou, comme nous disons, despotique, quand le crime est grand ? N’y a-t-il pas plus de liberté – c’est-à-dire moins de gouvernement – à mesure que le crime diminue ? Et le gouvernement ne doit-il pas cesser quand le crime cesse, par le manque même d’objets sur lesquels accomplir sa fonction ? Non seulement le pouvoir des maîtres existe à cause du mal, mais il existe par le mal. La violence est employée pour le maintenir et toute violence entraîne criminalité. Soldats, policiers et geôliers, épées, bâtons et chaînes sont des instruments pour infliger de la peine, et toute infliction de peine est, par essence, injuste. L’Etat emploie les armes du mal pour subjuguer le mal et est contaminé également par les objets sur lesquels il agit et par les moyens à l’aide desquels il opère. La moralité ne peut le reconnaître, car la moralité, étant simplement une expression de la loi parfaite, ne peut donner nul appui à aucune chose croissant hors de cette loi et ne subsistant que par les violations qu’elle en fait. C’est pourquoi l’autorité législative ne peut jamais être morale, – doit toujours être seulement conventionnelle.
Il y a, pour cette raison, une certaine inconséquence dans l’essai de déterminer la position, la structure et la conduite justes d’un gouvernement par appel aux premiers principes de l’équité. Car, comme il vient d’être démontré, les actes d’une institution qui est imparfaite, à la fois par nature et par origine, ne peuvent être faits pour s’accorder avec la loi parfaite. Tout ce que nous pouvons faire est d’établir : premièrement, dans quelle attitude une puissance législative doit demeurer à l’égard de la communauté pour éviter d’être, par sa seule existence, l’injustice personnifiée ; deuxièmement, de quelle manière elle doit être constituée afin de se montrer le moins possible en opposition avec la loi morale ; et troisièmement, à quelle sphère ses actions doivent être limitées pour l’empêcher de multiplier ces violations de l’équité pour la prévention desquelles elle est instituée.
La première condition à laquelle on doit se conformer avant qu’une puissance législative puisse être établie sans violer la loi d’égale liberté est la reconnaissance du droit maintenant en discussion, – le droit d’ignorer l’Etat.
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Les partisans du pur despotisme peuvent parfaitement s’imaginer que le contrôle de l’Etat doit être illimité et inconditionnel. Ceux qui affirment que les hommes sont faits pour les gouvernements et non les gouvernements pour les hommes sont qualifiés pour soutenir logiquement que nul ne peut se placer au-delà des bornes de l’organisation politique. Mais ceux qui soutiennent que le peuple est la seule source légitime de pouvoir, – que l’autorité législative n’est pas originale, mais déléguée, – ceux-là ne sauraient nier le droit d’ignorer l’Etat sans s’enfermer dans une absurdité.
Car, si l’autorité législative est déléguée, il s’ensuit que ceux de qui elle procède sont les maîtres de ceux à qui elle est conférée ; il s’ensuit, en outre, que comme maîtres ils confèrent ladite autorité volontairement ; et cela implique qu’ils peuvent la donner ou la retenir comme il leur plaît. Qualifier de délégué ce qui est arraché au hommes, qu’ils le veulent ou non, est une absurdité. Mais ce qui est vrai ici de tous collectivement est également vrai de chacun en particulier. De même qu’un gouvernement ne peut justement agir pour le peuple que lorsqu’il y est autorisé par lui, de même il ne peut justement agir pour l’individu que lorsqu’il y est autorisé par lui. Si A, B, et C délibèrent, s’ils doivent employer un agent à l’effet d’accomplir pour eux un certain service, et si, tandis que A et B conviennent de le faire, C est d’un avis contraire, C ne peut être équitablement considéré comme partie de la convention en dépit de lui-même. Et cela doit être également vrai de trente comme de trois ; et si de trente, pourquoi pas de trois cents, ou trois mille, ou trois millions ?
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Des superstitions politiques auxquelles il a été fait allusion précédemment, aucune n’est aussi universellement répandue que l’idée selon laquelle les majorités seraient toutes-puissantes. Sous l’impression que le maintien de l’ordre exigera toujours que le pouvoir soit dans la main de quelque parti, le sens moral de notre temps juge qu’un tel pouvoir ne peut être convenablement conféré à personne sinon à la plus grande moitié de la société. Il interprète littéralement le dicton : « La voix du peuple es la vois de Dieu » et, transférant à l’un la sainteté attachée à l’autre, il conclut que la volonté du peuple – c’est-à-dire de la majorité – est sans appel. Cependant, cette croyance est entièrement fausse.
Supposez un instant que, frappée de quelque panique malthusienne, une puissance législative représentant dûment l’opinion publique projetât d’ordonner que tous les enfants à naître durant les dix années futures soient noyés. Personne pense-t-il qu’un tel acte législatif serait défendable ? Sinon, il y a évidemment une limite au pouvoir d’une majorité. Supposez encore que de deux races vivant ensemble – Celtes et Saxons par exemple, – la plus nombreuse décidât de faire des individus de l’autre race ses esclaves. L’autorité du plus grand nombre, en un tel cas, serait-elle valide ? Sinon, il y a quelque chose à quoi son autorité doit être subordonnée. Supposez, une fois encore, que tous les hommes ayant un revenu annuel de moins de 50 livres sterling résolussent de réduire à ce chiffre tous les revenus qui le dépassent et d’affecter l’excédent à des usages publics. Leur résolution pourrait-elle être justifiée ? Sinon, il doit être une troisième fois reconnu qu’il est une loi à laquelle la voix populaire doit déférer. Qu’est-ce donc que cette loi, sinon la loi de pure équité, – la loi d’égale liberté ? Ces limitations, que tous voudraient mettre à la volonté de la majorité, sont exactement les limitations fixées par cette loi. Nous nions le droit d’une majorité d’assassiner, d’asservir ou de voler, simplement parce que l’assistanat, l’asservissement et le vol sont des violations de cette loi, – violations trop flagrantes pour être négligées. Mais si de grandes violations de cette loi sont iniques, de plus petites le sont aussi. Si la volonté du grand nombre ne peut annuler le premier principe de moralité en ces cas-là, non plus elle ne le peut en aucun autre. De sorte que, quelque insignifiante que soit la minorité et minime la transgression de ses droits qu’on se propose d’accomplir, aucune transgression de se genre ne peut être permise.
Quand nous aurons rendu notre constitution purement démocratique, pense en lui-même l’ardent réformateur, nous aurons mis le gouvernement en harmonie avec la justice absolue. Une telle foi, quoique peut-être nécessaire pour l’époque, est très erronée. En aucune manière, la coercition ne peut être rendue équitable. La forme de gouvernement la plus libre n’est que celle qui soulève le moins d’objections. La domination du grand nombre par le petit nombre, nous l’appelons tyrannie : la domination du petit nombre par le grand nombre est tyrannie aussi, mais d’une nature moins intense. « Vous ferez comme nous voulons, et non comme vous voulez » est la déclaration faite dans l’un et l’autre cas ; et si cent individus la font à quatre-vingt-dix-neuf, au lieu des quatre-vingt-dix-neuf aux cent, c’est seulement d’une fraction moins immoral. De deux semblables partis, celui, quel qu’il soit, qui fait cette déclaration et en impose l’accomplissement, viole nécessairement la loi d’égale liberté, la seule différence étant que par l’un elle est violée dans la personne de quatre-vingt-dix-neuf individus, tandis que par l’autre elle est violée dans la personne de cent. Et le mérite de la forme démocratique du gouvernement consiste uniquement en ceci, – qu’elle offense le plus petit nombre.
L’existence même de majorités et de minorités est l’indice d’un état immoral. Nous avons vu que l’homme dont le caractère s’harmonise avec la loi morale peut obtenir le bonheur complet sans amoindrir le bonheur de ses semblables. Mais l’établissement d’arrangements publics par le vote implique une société composée d’hommes autrement constitués, – implique que les désirs de certains ne peuvent être satisfaits sans sacrifier les désirs des autres, – implique que dans la poursuite de son bonheur la majorité inflige une certaine somme de malheurs à la minorité, – implique, par conséquent, l’immoralité organique. Ainsi, à un autre point de vue, nous découvrons de nouveau que même dans sa forme la plus équitable il est impossible au gouvernement de se dissocier du mal ; et, en outre, que, à moins que le droit d’ignorer l’Etat ne soit reconnu, ses actes doivent être essentiellement criminels.
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Qu’un homme est libre de renoncer aux bénéfices de la qualité de citoyen e d’en rejeter les charges peut, en vérité, être inféré des admissions d’autorités existantes et de l’opinion actuelle. Quoique probablement non préparés à une doctrine aussi avancée que celle ici soutenue, les radicaux d’aujourd’hui, encore qu’à leur insu, professent leur foi en une maxime qui donne manifestement un corps à cette doctrine. Ne les entendons-nous pas continuellement citer l’assertion de Blackstone selon laquelle « Nul sujet anglais ne peut être contraint à payer des aides ou des taxes, même pour la défense du royaume ou le soutien du gouvernement, sauf celles qui lui sont imposées par son propre consentement ou par celui de son représentant au Parlement » ? Et qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie, disent-ils, que tout homme devrait posséder le droit de vote. Sans aucun doute ; mais cela signifie bien davantage. S’il y a quelque sens dans les mots, c’est une énonciation précise du droit même pour lequel nous combattons à présent. En affirmant qu’un homme ne peut être taxé à moins qu’il n’ait, directement ou indirectement, donné son consentement, on affirme aussi qu’il peut refuser d’être taxé ; et refuser d’être taxé, c’est rompre toute connexion avec l’Etat. On dira peut-être que ce consentement n’est pas spécifique, mais général, et que le citoyen est sous-entendu avoir acquiescé à toute chose que son représentant puisse faire, quand il vota pour lui. Mais supposez qu’il n’ait pas voté pour lui et qu’au contraire il ait fait tout en son pouvoir pour élire quelqu’un soutenant des idées opposées – quoi alors ? La réplique sera probablement qu’en prenant part à une semblable élection, il convenait tacitement de s’en tenir à la décisions de la majorité. Et comment s’il n’a pas voté du tout ? Mais alors, il ne peut à bon droit se plaindre d’aucune taxe, puisqu’il n’éleva aucune protestation contre son imposition ! Ainsi, assez curieusement, il paraît qu’il donnait son consentement de quelque manière qu’il agît, – soit qu’il dît : « Oui », qu’il dît : « Non » ou qu’il restât neutre ! Une doctrine plutôt embarrassante, celle-là ! Voilà un infortuné citoyen à qui il est demandé s’il veut payer pour un certain avantage proposé ; et, qu’il emploie le seul moyen d’exprimer son refus ou qu’il ne l’emploie pas, il nous est fait savoir que pratiquement il y consent, si seulement le nombre des autres qui y consentent est plus grand que le nombre de ceux qui s’y refusent. Et ainsi nous sommes amenés à l’étrange principe que le consentement de A à une chose n’est pas déterminé par ce que A dit, mais parce que B peut arriver à dire !
C’est à ceux qui citent Balckstone de choisir entre cette absurdité et la doctrine exposée plus haut. Ou sa maxime implique le droit d’ignorer l’Etat, ou elle est pure sottise.
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Il y a une singulière hétérogénéité dans nos fois politiques. Des systèmes qui furent à la mode et ça et là commencent à laisser passer le jour sont rapiécés de fond en comble avec des idées modernes dissemblables en qualité et en couleur ; et les hommes, gravement, déploient ces systèmes, s’en revêtent et se promènent en paradant à la ronde, tout à fait inconscients de leur grotesque. Notre présent état de transition, participant comme il le fait, également du passé et du futur, donne naissance à des théories hybrides où ce manifeste l’assemblage le plus disparate du despotisme passé et de la liberté future. Voici des types de l’ancienne organisation curieusement déguisés sous les germes de la nouvelle – des particularités montrant l’adaptation à un état antécédent modifié par des rudiments qui prophétisent quelque chose à venir – faisant tous ensemble si chaotique de parentés que rien n’indique à quelle classe ces enfants du siècle devraient être rattachés.
Comme les idées doivent nécessairement porter l’empreinte du temps, il est inutile de déplorer le contentement avec lequel ces absurdes croyances sont soutenues. D’ailleurs, il semblerait regrettable que les hommes ne continuassent pas jusqu’à la fin les enchaînements de raisonnements qui ont mené à ces modifications partielles. Dans le cas présent, par exemple, la logique les forcerait à admettre que, sur d’autres points à côté de celui qui vient d’être examiné, ils soutiennent des opinions et emploient des arguments dans lesquels le droit d’ignorer l’Etat est contenu.
Car, quelle est la signification du non-conformisme ? Il fut un temps où la foi religieuse d’un homme et son mode de culte étaient déterminables par la loi à l’égal de ses actes séculiers ; et, conformément à certaines dispositions existant dans nos lois, il en est encore ainsi. Cependant, grâce à la croissance d’un esprit protestant, nous sommes parvenus à ignorer l’Etat en cette matière, – entièrement en théorie, et partiellement en pratique. Mais de quelle manière ? En adoptant une attitude qui, pourvu qu’elle soit maintenue en conformité avec son principe, implique un droit d’ignorer l’Etat entièrement. Observez l’attitude des deux partis. « Ceci est votre credo », dit le législateur, « vous devez croire et professer ouvertement ce qui est fixé ici pour vous ». – « Je ne ferai rien de la sorte », répond le non-conformiste, « j’irai plutôt en prison ». – « Vos actes religieux », poursuit le législateur, « seront tels que nous les avons prescrits. Vous irez aux églises que nous avons fondées et vous adopterez les cérémonies qui y sont célébrées ». – « Rien ne m’induira à faire ainsi », est la réplique ; « je nie absolument votre pouvoir de me dicter quoi que ce soit en pareille matière et me propose de résister jusqu’à la dernière extrémité ». – « Enfin », ajoute le législateur, « nous vous requerrons de payer de telles sommes d’argent que nous pourrons juger à propos de demander pour le soutien de ces institutions religieuses ». – « Vous ne tirerez pas un liard de moi », se récrie notre obstiné indépendant ; « même si je croyais dans les dogmes de votre Eglise (ce que je ne fais pas), je me rebellerais encore contre votre intervention , et si vous prenez ce que je possède, ce sera par la force et malgré ma protestation ».
Or, à quoi se réduit cette manière d’agir quand elle est considérée dans l’abstrait ? Elle se réduit à une affirmation par l’individu du droit d’exercer une de ses facultés – le sentiment religieux – en toute liberté et sans aucune limite autre que celle assignées par le droit égale d’autrui. Et que signifie l’expression : « Ignorer l’Etat » ? Simplement une affirmation du droit d’exercer de la même manières toutes les facultés. L’un est exactement une continuation de l’autre , – repose sur le même fondement que l’autre , – doit tenir ou tomber avec l’autre. De bonne foi, les hommes parlent de liberté civile et de liberté religieuse comme de choses différentes ; mais la distinction est tout à fait arbitraire. Elles sont parties d’un même tout et philosophiquement ne peuvent être séparées.
« Si, elles le peuvent », interpose un objecteur ; « L’affirmation de l’une est impérative comme étant un devoir religieux. La liberté d’honorer Dieu de la manière qui lui semble convenable est une liberté sans laquelle un homme ne peut accomplir ce qu’il croît être des commandements divins, et en conséquence sa conscience exige de lui qu’il l’a défende. » Fort bien ; mais comment si la même chose peut être affirmée de toute autre liberté ? Comment si la défense de celle-ci se transforme aussi en une matière de conscience ? N’avons-nous pas vu que le bonheur humain est la volonté divine, – que ce bonheur ne peut être obtenu que par l’exercice de nos facultés – et qu’il est impossible de les exercer sans la liberté ? Et si cette liberté pour l’exercice des facultés est une condition sans laquelle la volonté divine ne peut être accomplie, sa défense est, suivant la propre démonstration de notre objecteur, un devoir. En d’autres termes, il est manifeste, non seulement que la défense de la liberté d’action peut être un point de conscience, mais encore qu’elle doit en être un. Et ainsi nous voyons clairement que le droit d’ignorer l’Etat en matière religieuse et le droit d’ignorer l’Etat en matière séculière sont par essence identiques.
L’autre raison communément assignée à la non-conformité admet un traitement similaire. Outre qu’il résiste à la prescription de l’Etat par principe, le dissident y résiste par désapprobation de la doctrine enseignée. Aucune injonction législative ne lui fera adopter ce qu’il considère comme une croyance fausse ; et, se souvenant de son devoir envers ses semblables, il refuse d’aider, au moyen de sa bourse, à disséminer cette croyance fausse. L’attitude est parfaitement compréhensible. Mais c’est une attitude qui, ou conduit aussi ses adhérents à la non-conformité civile, ou les laisse dans un dilemme. Car pourquoi refusent-ils de contribuer à propager l’erreur ? Parce que l’erreur est contraire au bonheur humain. Et pour quel motif désapprouve-t-on une partie quelconque de la législation civile ? Pour la même raison, – parce qu’on la juge contraire au bonheur humain. Comment alors pourrait-il être démontré qu’on doit résister à l’Etat dans un cas et non dans l’autre ? Personne affirmera-t-il délibérément que, si un gouvernement nous demande de l’argent pour aider à enseigner ce que nous pensons devoir produire le mal , nous devons le lui refuser, mais que, si l’argent est destiné à faire ce que nous pensons devoir produire le mal, nous ne devons pas lui refuser ? Telle est, cependant, l’encourageante proposition qu’ont à soutenir ceux qui reconnaissent le droit d’ignorer l’Etat en matière religieuse, mais le nient en matière civile.
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La substance de ce chapitre nous rappelle une fois de plus l’incompatibilité existant entre une loi parfaite et un Etat imparfait. La praticabilité du principe ici posé varie en raison directe avec la moralité sociale. Dans une communauté entièrement vicieuse, son administration engendrerait le désordre. Dans une communauté complètement vertueuse, son admission sera à la fois inoffensive et inévitable. Le progrès vers une condition de santé sociale – c’est-à-dire une condition où il n’y aura plus besoin de mesures curatives de la législation – est le progrès vers une condition où ces mesures curatives seront rejetées et où l’autorité qui les prescrit sera méprisée. Les deux changements seront nécessairement coordonnés. Ce sens moral dont la suprématie rendra la société harmonieuse et le gouvernement inutile est le même sens moral qui alors portera chaque homme à affirmer sa liberté, même au point d’ignorer l’Etat, – est le même sens moral qui, en détournant la majorité de contraindre la minorité, rendra finalement le gouvernement impossible. Et comme les manifestations simplement différentes d’un même sentiment doivent montrer constant de l’une à l’autre, la tendance à répudier les gouvernements augmentera seulement dans la même mesure où les gouvernants deviendront inutiles.
Que personne ne soit donc alarmé à la divulgation de la doctrine qui précède. De nombreux changements se succèderont encore avant qu’elle puisse commencer à exercer beaucoup d’influence. Un grand laps de temps s’écoulera probablement avant que le droit d’ignorer l’Etat soit généralement admis, même en théorie. Plus de temps encore se passera avant qu’il reçoive la reconnaissance législative. Et même alors, il y aura abondance de freins à son exercice prématuré. Une âpre épreuve instruira suffisamment ceux suffisamment ceux qui seraient susceptibles d’abandonner trop tôt la protection légale. Cependant, il y a dans la majorité des hommes un tel amour des arrangements établis et une si grande terreur des expériences que, vraisemblablement, ils s’abstiendront d’user de ce droit jusqu’à longtemps après qu’il sera sans danger de le faire.
Herbert Spencer
Wednesday, March 7, 2012
Jacques Généreux - Les Vraies Lois de l'Economie
Un collaborateur sans vraie malice, connaissant mon penchant pour l’économie, a cru malin de m’offrir un petit ouvrage de vulgarisation sur le sujet. Le coquin. Et me voilà donc avec sur mon bureau un livre de poche écrit par un auteur au nom prédestiné, « Jacques Généreux », et au titre qui pourrait être celui d’une bible de Murray Rothbard : « Les Vraies Lois de l’Economie ».
Illustre inconnu ce Jacques Généreux, au moins au libéral inculte que je suis. La quatrième de couverture s’emballe : « Professeur à Sciences Po., auteur d’une vingtaine d’ouvrages. Ses manuels sont désormais des classiques. » Voilà qui intrigue. Un cadeau qui semble d’intérêt donc.
J’ouvre à la première page, et très vite, je déchante. Le mieux, c’est de citer le Généreux – nous sommes au quart inférieur de la première page :
« En effet, les lois de l’économie dont on nous rebat les oreilles ne semblent être écrites que pour contrarier les lois des hommes, c’est-à-dire les choix politiques qui voudraient contrôler et exploiter les mécanismes économiques au lieu de se soumettre à leurs incontournables prescriptions. Or il s’agit là d’un contresens monumental. Car la théorie économique – même la plus orthodoxe – ne conteste en rien la nécessité de l’Etat, des réglementations et de l’impôt. On peut même lire l’histoire de la pensée économique comme la découverte progressive de toutes les raisons pour lesquelles l’intérêt général exige une régulation politique de l’économie et la soumission du politique à la souveraineté des citoyens. »
Inutile de vous dire que j’en suis resté là.
Mais la curiosité m’a quand même poussé à rechercher qui ce Généreux-avec-les-taxes-volées-aux-autres pouvait bien être. Et là, stupeur. Le sieur a un blog (http://jacquesgenereux.fr/) où il s’affiche auprès de Mélenchon, et qui bien sûr attire les foules socialisantes. Horreur, me voilà avec un véritable brûlot entre les doigts !
Une idée me vient alors : démonter page à page les arguments de cet ignominie. Qu’en pensez-vous ?
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