Saturday, November 1, 2014

Différence entre libertarien et libertarien

Il traîne depuis bientôt un an sur YouTube la vidéo qui suit, où Patrick Smets, président du Parti libertarien belge donne sa vision de « ce qui distingue les libertariens des libéraux » : https://www.youtube.com/watch?v=f3IrYMMfrR8

C’est un tel amalgame de « contre-vérités » comme on dit désormais que je me dois de réagir, n’ayant déjà que trop tardé.

Pour être sûr de ne pas être accusé de détourner ses mots, je les copie plus bas, avec le minutage de chaque extrait dans la vidéo. Pour ceux que ce long texte découragerait, je vais tenter tout d’abord de faire une synthèse du propos et de ma critique.

Mais tout d’abord, il me faut anticiper sur une question qui ne manquera pas de m’être adressée : Pourquoi taper sur un libertarien au lieu de taper sur les socialistes ? Ne ferais-je pas meilleur usage de mon temps à aller au combat à gauche ou à droite plutôt que critiquer un ami politique ? Poser une telle question, c’est ne pas avoir compris du tout les enjeux que les libéraux doivent affronter, j’ose le dire, et c’est le cœur de mon message dans tout ce qui suit.

Le libéralisme n’est qu’une idée. Il est, elle est dans les livres. Tout ou presque y est écrit. L’idée demeure, elle est désormais immortelle. L’enjeu de notre liberté n’est donc plus dans la définition du libéralisme, mais dans sa transmission, à tous, au plus vite. La communication est donc tout l’enjeu, la condition expresse de notre sortie de l’esclavage étatique. Mais une communication intègre, non déformée, il faut que toute l’idée, rien que l’idée soit transmise, levez la main et dites je le jure. Sinon la cible sera manquée, ou retardée.

Cette perversion, cette déformation de l’idée libérale, c’est le cœur de la stratégie de tous les socialistes qui ont choisi de se faire passer pour néolibéral ou libéral truc ou machin. Brouiller le message transmis pour le reprendre à son compte, voilà une stratégie socialiste typique, sophistique. Et il faut la dénoncer, car elle nuit gravement à notre liberté. Donc oui, il faut taper sur les socialistes.

Mais quand on se positionne comme libertarien, on se positionne d’emblée comme porteur de l’idée libérale pure et intègre. Dès lors, la seule question qui devrait se poser pour un libertarien, c’est celle de la  transmission du message avec toute la rigueur qui s’impose. Sinon on fait le jeu de nos opposants. Or voilà que PS ne respecte pas le message, voilà qu’il le brouille lui-même.

Alors l’image que le libertarien non rigoureux donne de nous est à ce moment-là une catastrophe. Non seulement il nuit au message, mais en tant que président de parti, il donne des munitions à l’adversaire pour lequel il devient dès lors facile de décrédibiliser nos idées, déformées qu’elles sont par leur porte-voix. Voilà pourquoi je suis intraitable avec les mauvais libertariens et les mauvais libéraux. Ils font le jeu de l’adversaire, ils nous tirent un chargeur entier dans le pied.

Mais revenons à cette fameuse vidéo. Il me semble que la dérision derrière laquelle Patrick Smets (PS) se camoufle est un bien piètre cache-sexe. Il va sur le terrain du ridicule, sûr de lui. Pourtant, il dit beaucoup de bêtises et son érudition apparente n’est guère convaincante et pleine de lacunes, voire de fausseté. Surtout, il prend un point de vue pseudo-historique et politicien, sans jamais aller dans le fond. Or c’est là son talon d’Achilles.

Les libertariens français, Pascal Salin en tête et Henri Lepage, inventeur du terme, ne sont pas de simples foldingues ridicules, comme sa moquerie le laisse à penser. Si Pascal Salin a titré son livre « Libéralisme », c’est bien parce qu’il n’y a pas d’autre théorie libérale cohérente que celle qu’il y décrit, théorie qui en effet est la théorie libertarienne. Libéralisme et libertarianisme ne font qu’un. Quiconque a lu et compris Rothbard le sait bien. On peut douter que le conférencier l’ait compris.

On peut penser, du moins c’est ce que cette vidéo laisse accroire, que PS et ses proches ont choisi de dénommer leur parti comme « libertarien » pour deux raisons. Pour occuper l’espace libéral en Belgique, le libéralisme y ayant pris une connotation québécoise, américaine, c’est-à-dire à gauche. Et par traduction mal réfléchie du terme « libertarian » américain, issu de la même logique outre-Atlantique. Manque de chance, il a oublié et sa langue et l’histoire de ses idées et ne se rend pas compte que « libertarien » a déjà un sens bien précis, défini par Henri Lepage, et qui converge sans conteste avec celle de la liberté et avec le sens que Rothbard lui donnait, lui qui savait qu’il ne pouvait y avoir de nuance à la liberté.

Alors il tente de nous expliquer que le terme libéral est politiquement trop connoté et donc qu’ils ne pouvaient pas l’adopter. Ses railleries du début de la vidéo l’illustrent. Son (trop) rapide historique veut l’expliquer, mais il ne le dit jamais clairement. Trop malin qu’il est, en bon politique, il reste ambigu, oubliant Talleyrand : « On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment ». Car tout cela ne serait pas bien grave s’il ne s’agissait que de marketing. Mais il oublie totalement les idées dans son speech. C’est bien beau de discuter de l’histoire, mais ce n’est pas elle qui fait un vrai programme électoral ni un positionnement politique.

Or ce n’est pas un hasard si Pascal Salin, qu’il raille, a choisi « Libéralisme » comme titre, c’est bien dommage que PS ne se pose pas cette question pourtant essentielle. PS commet selon moi deux erreurs à cet égard et ce sont ces deux erreurs qui motivent ma réaction. La première tient à la lutte sur ce qu’est vraiment la liberté et la seconde est en rapport avec le terrain politique.

Je passerai sur les références très médiocres qu’il utilise pour son historique du libéralisme, je développe cela ci-dessous. Sa conclusion de la fin est probablement le meilleur résumé de sa pensée, avec son analogie d’un état plancher pour les libéraux ou plafond pour les libertariens. Ce genre d’analogie est très maladroit. Tout d’abord, elle repose sur un terme, « état » trop ambigu pour que l’analogie fonctionne. Un libertarien ne conteste pas l’état dans sa fonction, mais dans son monopole organique. On peut ainsi dire que pour un libertarien, les fonctions régaliennes sont un plancher inéluctable mais que par contre le monopole de la force ne peut même pas être un plafond puisqu’il ne saurait exister. À l’inverse, l’analogie du plancher libéral renvoie au minarchisme dont on montre facilement qu’il est vide de sens et ne peut que converger avec le plancher libertarien. Tout cela pour illustrer le vide ou l’incohérence idéologique du propos, alors même que cette vidéo est censée tout clarifier.

On me reprochera que moi-même je me pose en libertarien et non en libéral, démontrant ainsi ma propre incohérence. Quiconque me suit ou me lit un peu sait que ma position consiste au contraire à contester à ceux qui se disent libéraux ces fausses idées qui ne sont pas celles de la liberté, et que le terme de libertarien ne sert qu’à les porter en une théorie cohérente. Le libéralisme véritable nous vient des Lumières, il est le seul à porter la liberté, laquelle se théorise comme les libertariens – les anarcho-capitalistes, pour être encore plus précis – le défendent – voilà comment les choses s’articulent en réalité.

Enfin et surtout, sur le terrain politique, et j’en termine ici avant le détail de la vidéo. En évitant, en refusant l’assimilation avec le libéralisme, PS renonce au combat sur ce mot sur le terrain politique, il renonce à reprendre le terrain abusivement conquis par la gauche sur les idées de liberté, il renonce à faire comprendre que ces gauchistes qui se disent libéraux ne sont rien d’autre que des socialistes ou même des tyrans, il renonce à les dénoncer, il renonce à faire éclater la vérité de l’héritage des Lumières, il renonce à gagner cette pseudo guerre dont Mises n’a rien perdu mais a au contraire posé les bases, il renonce au seul combat politique qui vaut la peine d’être mené dans nos social-démocraties déliquescentes et euphémistes. Quel dommage.

00:00
« Alors venons-en aux différences avec les libéraux. Venons-en aux différences. Parce qu’effectivement, il y a une énorme confusion qui nous vient surtout de France, où les libertariens français se trouvant devant un vide politique en matière de libéralisme, se sont dit : finalement, c’est pas plus con de réutiliser le mot « libéralisme » qui est dans les dictionnaires, plutôt que d’essayer d’imposer un néologisme comme « libertarien » qui, il faut bien le reconnaître, est un peu moche, mais qui au moins désigne ce qu’il désigne. Et donc, ils ont fait, les libertariens français, vous allez voir un bouquin de Pascal Salin, qui est un libertarien pur jus, il a une brique, il a sorti une brique sur le libertarianisme, il l’a appelée « Libéralisme ». Ah bravo ! Ah bravo ! Merci, je suis sûr qu’au moment où il l’a fait, c’était intelligent de le faire, mais aujourd’hui ça n’aide pas à rendre clair le débat. »

« Enorme confusion »
Une confusion ? Quelle confusion et qui la rencontre ? S’il y a confusion, pourquoi ne pas l’expliciter clairement, comment espérer la clarifier si à aucun moment on ne l’énonce ? PS aurait-il intérêt à garder un certain flou pour à ce point ne jamais exprimer ni cette fameuse confusion ni où il se situe par rapport à elle ? La confusion n’est pourtant pas bien difficile à exprimer : il existe des « libéraux » auto-proclamés et pourtant voilà que des libertariens viennent leur contester leur capacité à porter la liberté véritable, pleine et entière. C’est sans aucun doute parce que ces « libéraux » dans leur immense majorité ont oublié les Lumières et que la liberté passe par le strict respect du droit négatif et la fin du monopole de la force. Est-ce si difficile à dire ?

« Surtout de France »
La France est en effet particulière. Probablement le seul pays à la fois à l’origine des Lumières, si on met la Grande Bretagne de côté, et pourtant sans parti explicitement libéral durant des décennies, et où le libéralisme pourtant porté sur les fonts baptismaux ici même, reste un mot tabou. Et où dans les années 80, via Henri Lepage et pour à la fois éviter ce terme honni de libéral et exprimer les idées portées avec la plus grande rigueur, le terme « libertarien » apparaît, inspiré de libertarian bien sûr, mais dans sa version rothbardienne plus précisément. Car pour Rothbard, il n’y a aucune ambiguïté, il faut le souligner.

Et puis voilà que se créent un parti « libéral démocrate » et un parti « libertarien » qui tous deux se revendiquent de Locke et de ses nombreux héritiers. Alors qu’un peu partout, au Québec par exemple, le parti Libéral est un parti socialiste, ou social-démocrate, comme les Democrats le sont aux Etats-Unis, et que libertarian s’impose pour porter le sens de « libéral classique ». Est-ce donc là la fameuse source de confusion ?

Mais à bien regarder, pour une fois l’exception culturelle française a raison et c’est bien là tout le malentendu qui nous occupe ici. Car en France, d’une part « libéral » veut dire libéral, c’est-à-dire héritier des Lumières, de Locke, de Bastiat ; d’autre part « libertarien » signifie libertarian au sens d’anarcho-capitaliste. Mais cela ne s’arrête pas là, car comme le terme est hérité de Rothbard qui l’a très bien montré – au même titre qu’un Molinari – il véhicule l’idée forte qu’il est le seul vrai libéralisme, celui qui organise les principes libéraux, sans aucun compromis et en pleine cohérence, en un modèle de société à la fois réaliste et abouti et que tout autre libéralisme prétendu n’en est qu’un avatar.

Autrement dit, le libertarien français revendique un libéralisme abouti et sans compromis ni compromission, là où il me semble que le libertarien belge semble se contenter d’un pâle libéralisme classique vaguement teinté de Mises utilitariste et de Hayek démocratisant. Et je ne demande qu’à me tromper, mais c’est ce que je tire des mots prononcés.

« Les libertariens se sont dit »  - « Désigne ce qu’il désigne » - « Libéralisme de Pascal Salin »
Tout d’abord, un vrai libéral devrait éviter de nommer ainsi des collectivités vagues et sans substance, là où en réalité il ne s’agit que de quelques individus bien identifiés. Plus sérieusement, ce n’est pas ce qui s’est passé et le croire vraiment serait la preuve de l’incompréhension du sens des mots. Encore une fois, pour un Pascal Salin, il n’y a pas plus de doute que Mises en avait avec son ouvrage éponyme (« Libéralisme » vs « Liberalism ») : il n’y a qu’un seul libéralisme car il n’y a qu’un seul jeu très réduit de principes qui le déterminent. Et ce libéralisme est celui que les libertariens portent. C’est aussi simple que ça.

« Rendre clair le débat »
Débat ? Mais quel débat ? Il est très clair le débat, ce n’est pas un débat, c’est tout au plus une explication qu’il faut faire, une vérité qu’il faut oser dire. Le libéralisme n’est qu’un, le terme a été usurpé et abusé par les sociaux-démocrates et la liberté ne connaît qu’un ennemi qui est l’état monopole de la force. Les libertariens se lèvent pour le rappeler et contester leur prise de pouvoir aux socialisants de tous poils. Voilà tout le débat. On peut mettre plus ou moins de fleurs autour des mots, mais cela ne change rien à cette simple réalité.

00:52
« Alors, les libéraux et les libertariens ont des racines communes, c’est évident. Et vous disiez, M. le Président, que nous étions les grands-parents des libéraux actuels. Je vois plutôt ça dans le sens inverse, c’est que les libéraux sont les grands-parents des libertariens et que les libertariens sont la génération montante. »

« Racines communes » - « Grands-parents »
Tout le long, on mélange deux choses dans cet exposé, la politique et les idées. La politique a divergé, mais les idées restent les idées. À cet égard, parler de racines communes suppose de se placer sur le plan des idées, alors que PS fait tout son argumentaire sur l’histoire politique. Mais entrons un instant dans son jeu.

À ma connaissance, le premier anarcho-capitaliste, pas encore autrichien mais très proche en tant qu’héritier de Bastiat, fut Gustave de Molinari. Et encore, on pourrait lire John Locke lui-même de manière quasi-libertarienne. La question de l’antécédent, de la racine des idées n’est pas tant celle d’un strict héritage. On se rend compte en fait que les différents auteurs ont apporté une contribution ou simplement transmis le message – le seul, celui de la liberté – avec plus ou moins de rigueur ou de clarté d’esprit, selon comment chacun avait pu en hériter – s’il faut employer ce mot – et se l’approprier.

La seule racine commune est identifiée, formalisée depuis les Max Weber, les Frédéric Bastiat, les Spooner : la résistance à l’état, la libéralisation de son emprise et donc l’avènement du respect du principe de non-agression. Ce n’est pas une supputation, c’est une conséquence logique de la définition même de la liberté.

Ce n’est pas parce qu’il y a de nombreux auteurs se disant ou réputés libéraux qui ne vont pas jusqu’à un tel explicite que cela change quoi que ce soit à la logique des idées, ni à ce que liberté veut dire. Ce n’est pas parce qu’un Hayek n’a pas su affirmer clairement l’anarcapie comme seule option qu’elle ne demeure pas cette unique option. Ce n’est pas parce que certains voient en Maurice Allais un libéral que la seule analyse économique libérale et réaliste valable ne demeure pas l’individualisme méthodologique. Et ainsi de suite. La question n’est pas celle de l’histoire, mais celle des principes.

En d’autres mots et pour conclure ce point, la question des racines ou des filiations peut être intéressante pour l’histoire des auteurs, pour comprendre comment les idées ont circulé et pourront circuler, mais elle n’a aucune valeur probante dans l’analyse politique et donc dans la recherche de différences entre libéraux et libertariens. Il ne peut y avoir qu’une démarche, celle qui part du corpus d’idées induites par la liberté et identifie à quel degré l’auteur ou la personne porte et véhicule ces idées. L’histoire des auteurs libéraux est celle d’un chemin où de proche en proche, peu à peu, de plus en plus d’auteurs s’approprient et portent avec plus de cohérence ce corpus. Voilà à mon sens la seule réalité. Et notre rôle devrait être d’élargir le nombre des auteurs ou simples quidams qui portent pleinement ce corpus, avec une grande exigence de cohérence. Ce devrait être cela l’objet de nos partis.

« Génération montante »
Ce terme me semble maladroit, même si je veux bien croire que PS, pris dans l’exposé, n’en a pas mesuré le sens. Car il y a deux images négatives induites par ce terme. En premier, une idée fugace. Les libertariens d’aujourd’hui peuvent en effet se bouger et faire du bruit, mais comme le disco a laissé la place au rap, ils partiront comme ils sont venus et la génération suivante portera un autre message, un autre feu de paille. Mais cette expression s’emploie aussi pour parler de groupes qui sont de mode au sein du système, que le système reçoit et laisse percer le temps d’une mode ou d’une jeunesse.

Or il me semble que le message, la vocation, l’ambition des libertariens devrait être tout autre. Elle ne peut pas, hélas s’inscrire sur le court ni sur le moyen terme. Il a fallu un ou deux siècles pour dériver de libéral à pseudo-libéral, il faudra plus d’une génération pour arriver à redresser un tel Titanic. Tout parti libertarien se doit donc de combiner pragmatisme et réalisme de long terme. Et il se doit de ne pas jouer dans le système, puisque c’est le système lui-même qui est l’ennemi. L’approche partisane devrait donc exploiter le moyen de promotion que constitue l’option politicienne, mais dans le strict registre d’une opposition sans faille.

01:16
« Pour bien sentir la différence entre les deux, il faut regarder l’histoire du mouvement libéral. Et je vous invite à lire un livre qui est sorti il n’y a pas si longtemps, qui est une sérieuse brique mais qui est vraiment passionnant, qui est un livre de Serge Audier, qui s’appelle : « Néolibéralisme, une archéologie intellectuelle ».
C’est tout à fait passionnant de retrouver l’histoire finalement de la famille, c’est comme si vous étiez en train de feuilleter un album de famille. Alors ça été écrit pour dénoncer le néolibéralisme, ça a été écrit – enfin je n’ai pas encore lu la fin, pour l’instant finalement, je le trouve relativement honnête, mais c’est assez sympa, c’est comme retrouver un vieil album de famille, où un retrouve les conflits entre Mises, Rueff, Hayek, compagnie, comment tous ces gens se sont mis ensemble. Et ce qu’on découvre de façon tout à fait explicite, c’est tout le travail idéologique autour du libéralisme qui se passe dans l’entre-deux-guerres et dans l’immédiat après-guerre. »

« Il faut regarder l’histoire du mouvement libéral »
Voilà bien toute l’erreur à la source de cet exposé et de nos différences respectives. Tout d’abord, intellectuellement, croire que l’histoire nous apprend des choses est une erreur épistémologique. Ce serait comme croire que l’histoire pourrait nous apprendre que 2 et 2 font 4. Non, c’est l’inverse. Il faut avoir l’intuition de l’égalité pour ensuite vérifier qu’en effet elle se confirme partout. De même, il faut avoir une lecture des événements pour ensuite tenter de la confirmer face aux faits historiques. Les faits historiques ne nous apprennent jamais rien par eux-mêmes. Donc regarder l’histoire suppose d’en avoir déjà une lecture, celle bien évidemment que PS nous sert par cette intervention. Mais en aucun cas cela ne signifie que c’est la seule possible.

Surtout, on s’intéresse aux mouvements vus sous l’angle politique et non sous l’angle strict des idées. S’intéresser à un « album de famille » pour tenter de démontrer que le libéralisme n’est plus ce qu’il était, ce serait un peu comme dire que le coma de Schumacher aura transformé le sport automobile. C’est faire le jeu de l’adversaire, c’est sortir du champ des idées, là où nous sommes forts, authentiques et imbattables pour aller sur le champ de la magouille et de l’illusion où ce sont les socialistes les experts. C’est accepter de donner une image ou un message de flou et de compromission qui est inverse de notre raison d’être.

« Serge Audier »
Le choix de ce Serge Audier pour étayer son histoire du libéralisme est des plus contestables et condamne dès le départ PS à faire reposer sa thèse sur une lecture historique biaisée et peu favorable, au point qu’on est en droit de s’interroger quant au dessein.  Un coup d’œil sur Wikipédia suffit pour comprendre que ce monsieur ne construit pas un simple « album de famille », puisqu’il parle de ses adversaires.

Il y a certainement bien d’autres ouvrages historiques alternatifs d’intérêt, mais je me permettrai d’en recommander un en particulier : David Boaz, Histoire de la Liberté, traduit par Thomas Heinis et moi-même, tiré de l’ouvrage original « Libertarianism: A Primer ». Pas tant parce que j’ai contribué à le traduire et à l’éditer en Français via l’Institut Coppet que parce qu’il donne un éclairage très différent sur le fameux côté anarchiste américain que critique PS.

Puisque Mises est au centre de la discussion, il y a aussi la biographie de Ludwig von Mises établie par Guido Hülsmann – The Last Knight – un monument qui montre une toute autre vision. Par exemple, on y trouve, s’agissant de la Société du Mont Pèlerin, que « From the beginning, Mises had been skeptical about the ecumenical concept… » (Depuis le début, Mises restait dubitatif quant au concept œcuménique [de la société]...). On n’y trouve également aucune trace du terme « archéo-libéral », une pure invention de monsieur Serge Audier – il suffit de Google pour s’en convaincre.

« C’est assez sympa »
Le problème de l’approche historique, Mises l’explique très bien dans l’Action Humaine, c’est qu’elle ne nous apprend rien qu’on ne sache déjà. Il faut avoir une lecture, une intuition de l’histoire pour pouvoir en tirer des passages et des événements qui puissent lui faire dire ce qu’on veut qu’elle dise. Ce n’est pas par la lecture de l’histoire, forcément biaisée, qu’on peut définir une idée, c’est par l’idée elle-même, éventuellement par l’analyse de son appropriation par tel ou tel personnage. Approcher le libéralisme comme une promenade ou un album de famille sans plus regarder le fond ne fait que contribuer à la dérive de nos idées.

Avec une telle démarche de lecture de l’histoire, on pourrait dire que de tels libéraux confondent route et sorties de route – au sens des accidents ; ils veulent construire une route vers la liberté à partir des sorties de routes, perdant ainsi tout sens de la direction finale, au lieu de veiller à rester sur la ligne droite d’origine.

« Travail idéologique autour du libéralisme »
Travail idéologique ? Pardon ? Une idéologie ? Mais le libéralisme n’est pas une idéologie, justement. Une idéologie cherche à s’imposer au réel, à plaquer un idéal sur la réalité, à modeler, à faire céder la réalité au profit d’une idée qui dès lors n’est pas naturelle, puisqu’il faut l’imposer à la réalité. Mais le libéralisme, lui, il est naturel, justement. Pas besoin de le plaquer à la réalité.

Toute l’idée libérale, toute la revendication politique libérale, c’est le laisser faire, c’est la revendication de ne pas se faire imposer la moindre idéologie. Comment dès lors PS peut-il imaginer légitime de parler d’un travail idéologique libéral qui aurait été pertinent dans la période qu’il prend comme référence ? Ce devrait au contraire être pour lui un signe de dérive, un signe de sortie du libéralisme. Penser que des mouvements qui se déclareraient se lancer dans un « travail idéologique » seraient des mouvements libéraux, c’est soit ne pas avoir compris le libéralisme, soit renoncer à leur contester l’abus de ce terme qui nous est cher.

Contrairement à toute sa thèse, ce n’est pas en cédant du terrain aux abuseurs de mots que la liberté reviendra. Ce n’est pas en changeant de nom non plus – ils viendront en abuser de la même façon, on en a déjà des exemples, tel le FN qui prétend disposer d’un économiste libertarien. Non, la seule option, c’est la reconquête, c’est le combat par les idées, car si nous pouvons perdre le combat médiatique, ils ne peuvent pas gagner celui des idées. Mais cela suppose du courage et de la fierté.

02:14
« C’est-à-dire vous avez effectivement une tradition qu’on va appeler le libéralisme classique, qui part de Locke et compagnie, et qui arrive, et qui couvre le XIXe siècle et qui définit le XIXe siècle, vraiment d’un point de vue idéologique et d’un point de vue économique. Et puis, vous avez la crise de 29 et après la crise de 29, on se remet à inventer toutes sortes de nouveaux libéralismes, qui vont donner naissance à ce mot de néo-libéralisme, qui depuis lors a pris d’autres sens. Mais qui à l’époque est utilisé vraiment pour désigner des théories qui finalement sont, sinon exactement celle de Keynes, sont très proches de Keynes. Et Keynes à l’époque où il écrit, il est considéré comme un auteur libéral, c’est pas un marxiste Keynes. Aujourd’hui on a tendance à présenter Keynes comme étant quasiment de l’extrême gauche – en tous cas dans les milieux libéraux – les libertariens – C’est une erreur que les libertariens font, je suis sûr que dans d’autres milieux on n’a pas tendance à lui donner ce profil-là. Mais à l’époque où Keynes écrit, c’est du libéralisme. Un autre auteur important, va être Lord Beveridge, qui est l’Anglais qui va fonder l’état-providence en Angleterre. Et tous ces auteurs ont en commun la même chose, c’est : le laisser-faire, ça ne fonctionne pas, il faut réguler, il faut réglementer, il faut plus d’état, il faut contrôler et en gros, il faut passer par armes et bagages la moitié du libéralisme classique du XIXe siècle. »

« Qui définit le XIXe siècle »
Bastiat doit se retourner dans sa tombe, lui qui, du moins pour une bonne première moitié de ce siècle, a passé ses jours à tenter d’insuffler un peu de liberté à la France, laquelle n’était pas alors si différente des autres grands pays. Allons, voyons, les Lumières, c’est bien avant le XIXe et le libéralisme classique n’a couvert aucune période de notre histoire, aucune.

« Et puis vous avez la crise de 29 »
La crise de 29 marque-t-elle vraiment une étape du libéralisme ? Il me semblait qu’il s’agissait avant tout d’un virage économique et politique ? Certes, il a conduit à un fort virage socialiste aux Etats-Unis avec Roosevelt, mais s’agissant de la liberté au XXe siècle, des dates comme la Première Guerre mondiale, la Révolution d’octobre, la Nuit de cristal ou les Chemises noires m’auraient semblé plus pertinentes. Ou si on veut vraiment rester dans le microcosme libéral, les ouvrages de Mises (Socialism en 1922 et Liberalism en 1927) me semblent également plus marquants. Ne s’intéresser qu’à 29, c’est de nouveau plonger dans la vision monétariste (pas au sens de Friedmann) de l’époque, mais ce n’est pas rester sur les rails libéraux qui sont avant tout de l’ordre du droit.

« On se remet à inventer toutes sortes de nouveaux libéralismes »
On se remet à inventer ? Tout d’abord, il est bon de toujours éviter le « on ». Comme dirait l’autre : « On ? Ils sont beaucoup là-dedans ? » Surtout, « qu’on » m’explique qui a jamais inventé le libéralisme, d’une part et comment on pourrait inventer ce qui est déjà défini et ne connaît ni ne peut connaître de variante.

Car c’est là une première erreur fondamentale véhiculée par une telle expression : il n’y a pas deux libéralismes, il n’y en a qu’un seul. Le libéralisme, c’est l’application du principe de non-agression, ou, ce qui revient au même, l’assurance du respect de la propriété privée. Il faudrait quand même, quand on se dit libertarien, que cette certitude issue de la pure logique soit claire à l’esprit et dans le verbe. Dès lors, on n’invente pas, ou plus, le libéralisme, il n’y a ni ne peut y avoir de nouveau libéralisme et, seconde erreur,  quiconque oserait dire qu’il invente un libéralisme doit être dénoncé comme un charlatan de la liberté. Voilà ce qu’on est en droit d’espérer comme discours libertarien.

« C’est pas un marxiste Keynes »
Avec ce genre d’affirmation, PS s’affirme utilitariste. Une des caractéristiques des libéraux utilitaristes, même sincères, c’est de tout relativiser. Selon qu’une option sera jugée plus « utile » qu’une autre, et sous prétexte que le marché libre en jugerait, on pourrait préférer ou admettre telle ou telle chose, en tant que libéral. Ainsi par exemple, on pourrait considérer la guillotine comme libérale parce que le coût d’un seul meurtre légalisé est sans commune mesure avec les conséquences d’un meurtrier sévissant dans la ville. Et ainsi dans le domaine économique, moins violent certes, mais selon la même logique pourtant, un Keynes pourrait être plus acceptable qu’un Marx.

Mais c’est oublier ce qu’est la liberté, voyons. Le respect de la liberté, c’est le respect de la propriété privée, et rien d’autre. Certes Marx avec son communiste producteur à partir de la « propriété collective des moyens » est clairement anti-libéral. Mais PS oublierait-il le vol institutionnalisé par les politiques keynésiennes et leur inflation et monnaie dilapidée ? Peut-il m’expliquer en quoi il y aurait une différence fondamentale entre un voleur affiché et un voleur masqué ? Entre un idéologue et un politique qui a délibérément appauvrit la Terre entière en pleine conscience ?

Un libertarien ne peut pas être un tel utilitariste qui pourrait considérer que le crime de Marx serait pire ou moindre que le crime de Keynes. Un libertarien est un jusnaturaliste qui ne juge qu’à travers le prisme du respect du droit, pas celui du un peu plus ou du un peu moins de respect du droit. Donc Keynes ou Marx, peu importe, dans le même sac, deux voleurs. On est libéral, ou on ne l’est pas.

« C’est une erreur que les libertariens font » - « à l’époque où Keynes écrit, c’est du libéralisme »
J’ai failli réagir en disant que les libertariens ne font jamais d’erreur, mais c’est exagéré bien sûr. Il demeure, notre force, celle qui devrait être mise en avant auprès des gens, celle qui fera que nos idées seront universellement adoptées, c’est précisément que nos analyses sont le plus souvent justes, ne vous déplaisent. Pas parce que nous sommes infaillibles, mais parce que notre domaine est celui de la logique. Ici encore, non, ce ne sont pas les libertariens qui font erreur, désolé.

À l’époque où Keynes écrit, ce n’est pas du libéralisme, pas plus que depuis. « On » a pu faire passer cela pour du libéralisme, cela est certain. Mais c’est bien toute la nuance, celle qu’il faut dénoncer. Les mots ont un sens, il faut lutter pour qu’ils le gardent. Sinon, Ayn Rand dirait que « on » est dans le vol de concept, celui qui pervertit les choses et la pensée. Faut-il rappeler à PS le slogan central de 1984 ? « La guerre est la paix – La liberté est l’esclavage – L’ignorance est la force ». Et pourquoi ne pas ajouter « Le libéralisme est le socialisme », tant qu’on y est ? Est-ce là assez clair, cher PS ? La liberté est la liberté, ce n’est pas en laissant les socialistes se qualifier de libéraux qu’on rendra la liberté socialiste ni les socialistes libéraux. Notre combat doit être de dénoncer les euphémismes, tous les euphémismes, et non de les admettre comme causes perdues faces auxquelles il faudrait baisser les bras.

« Le laisser-faire, ça ne fonctionne pas »
Donc tous ces auteurs sont opposés ou contestent le laisser-faire ? Mais alors si ce point est si évident, comment peut-on encore accepter de les qualifier de libéraux ? Encore une fois, ce n’est pas parce que des gens se qualifient de libéraux qu’ils le sont et il ne faut pas laisser s’installer la dérive plus ou moins orchestrée qui en résulte, car au bout de cette voie se trouve 1984.

À cet égard, il en va des libéraux auto-proclamés comme des gens de gauche. Il y a les idiots, moutons qui suivent leurs chefs. Il y a les chefs qui pour la plupart sont des manipulateurs de mauvaise foi, tels ceux du récit que nous fait PS. Et il y a la masse des ignorants, ceux qui ne se rendent pas compte qu’ils ne sont pas libéraux, mais sans malveillance. Il faut expliquer à ces derniers ce qu’est le vrai libéralisme, c’est long mais ce n’est pas difficile. Par contre, le vrai danger, celui du vrai combat, ceux à qui il ne faut jamais lâcher le moindre pouce de terrain, ce sont ces « chefs », ces chefs de partis qui pervertissent à dessein les mots pour que les idiots et les ignorants les rejoignent au lieu de nous rejoindre et de rejoindre la liberté.

03:42
« Alors vous avez une bagarre qui se met en place, avec Hayek et surtout Mises qui veut essayer de défendre l’archéo-libéralisme, ce qu’ils vont appeler l’archéo-libéralisme, contre le néo-libéralisme et qui est le libéralisme XIXe siècle. Cette guerre va être perdue par Hayek et Mises. C’est le néo-libéralisme qui va prendre le pas. Et ça va se passer définitivement, la défaite finale se passe en Belgique, à Ostende, au colloque d’Ostende, en 1957, qui a été organisé par le Centre Paul Hymans, ancêtre du centre Jean Gol du MR ; où Hayek d’ailleurs ne va pas parce qu’il se rend déjà compte que c’est perdu. Et, où de façon évidente, on va rejeter les théories archéo-libérales, qu’on va appeler libéral de stricte observance, absolutisme libéral, intégrisme libéral, pour leur préférer des théories libérales modernes, c’est-à-dire Keynes et Beveridge. On ira même jusqu’à citer Marx, le jeune Marx comme étant un exemple de ce que le libéralisme devrait être, par rapport à des Bastiat qui sont considérés comme des gens qui ont été une déviance purement économique du libéralisme. Donc le libéralisme, le libéralisme, il vit sa crise à ce moment-là, il choisit une voie historique. C’est un milieu social, ce sont un ensemble de partis. En France, il n’y a plus de parti libéral, mais en Belgique, en Angleterre, en Allemagne, en Italie probablement également, bien que je connaisse moins l’histoire politique italienne, il y a un ensemble de partis qui font le choix, qui sont le libéralisme, ils sont – le parti, les gens qui pensent libéral, les milieux sociaux-libéraux, font le choix d’aller vers un nouveau libéralisme, qui est Keynes et consorts. Et ils fondent à ce moment-là l’Internationale libérale, qui sera la réunion de tous les partis politiques qui se déclarent libéral. »

« Ce qu’ils vont appeler l’archéo-libéralisme »
J’invite tous ceux qui liront cette critique à chercher ce terme sur Internet pour vérifier son origine. Ils pourront constater qu’on peut penser que Serge Audier l’a inventé et quoiqu’il en soit qu’aucun libéral et surtout ni Mises ni Hayek ni aucun libéral ne l’a inventé ni adopté. Pour la petite histoire, on trouvera aussi sur Liberpedia le paragraphe suivant, au départ sur le néo-libéralisme, mais qui au passage égratigne le concept d’archéo-libéralisme et que je laisse dire ce qu’il a à dire :

Néo-libéralisme : « Fantasme des alter-comprenants, pratiquement personne ne s’en réclame depuis quelques décennies. Sémantiquement, il serait censé désigner un libéralisme nouveau, limité à l’économie (libéralisme économique). Or, les théories libérales d’un Locke ou d’un Bastiat, par exemple, sont toujours aussi valables après des siècles, et reprises par les libéraux d’aujourd’hui. Le néo n’a donc aucun sens. Au contraire, les libéraux n’auraient aucun complexe à se déclarer "paléo-libéraux" ou "archéo-libéraux" pour bien montrer que le libéralisme n’est pas une question de mode.
Expression dénuée de sens logique car le libéralisme suit une tradition historique. Les minarchistes d’aujourd’hui n’ont pas les idées différentes d’un John Locke, et même l’anarcho-capitalisme de 1849 avec Gustave de Molinari ! Autrement dit, il n’y a pas de moment logique dans l’histoire de la pensée libérale dont on pourrait dire qu’avant ce moment c’est le libéralisme et après c’est le néolibéralisme.
Si le mot "néolibéralisme" a eu un sens, c’est à moment bien précis de l’histoire des idées (le Colloque Lippmann[1]) et, justement, pour désigner l’inverse – un "libéralisme" (un pseudo-libéralisme de notre point de vue) fortement imprégné de social-étatisme – de ce que les ennemis du libéralisme prétendent stigmatiser aujourd’hui ! »

« Cette guerre va être perdue par Hayek et Mises »
Ah bon ? Quand on lit la biographie de Mises, on entend un autre son de cloche. On apprend qu’il n’a même pas souhaité s’engager dans cette « bataille » et a préféré rester sur une visée de long terme, sachant très bien qu’il serait seul mais qu’il contribuerait à faire connaître et finalement à faire adopter par tous les idées libérales – les vraies. Car la guerre n’est ni finie, ni perdue et même mieux, on sait déjà qui la remportera : la liberté.

« Où de façon évidente, on va rejeter les théories archéo-libérales »
J’adore les phrases où « on » intervient, « on » voit tout de suite qui cela met en œuvre, qui a ainsi rejeté ces théories. C’est tellement évident que « on » est encore là pour en débattre et que PS n’est pas capable de matérialiser ses dires. Et puis j’enfonce le clou, il n’existe pas de théorie archéo-libérale, il existe des ramassis étatistes incohérents d’un côté et la théorie libérale de l’autre.

« Donc le libéralisme, il vit sa crise à ce moment là, il choisit une voie historique »
Une variante de ce qui précède. Cette fois « on » personnifie le libéralisme, il se voit soudain incarné et doué de sa propre capacité de décision, il devient un être de la déesse liberté capable de choisir son chemin. Et nous n’avons pas eu de chance, car justement à l’époque voyez-vous, le libéralisme fait des siennes, il se prend à fricoter avec les socialistes et, séduit, n’en reviendra plus, perdu à jamais. Ridicule. Le libéralisme ne chemine pas, il est intemporel.

Comment PS peut-il à ce point et travestir l’histoire et ne pas voir, ne pas dénoncer cette supercherie que les adversaires de la liberté ont tenté et tentent encore justement, de toujours chercher à faire du libéralisme une idéologie et un courant, dès lors malléable, déguisable, camouflable et ainsi un objet perverti et détestable. Comment peut-il ne pas dénoncer la manœuvre ?

« Les milieux sociaux-libéraux font le choix d’aller vers un nouveau libéralisme »
Les milieux X ou Y peuvent en effet bien faire les choix qu’ils désirent, Ils peuvent choisir d’aller vers des idées nouvelles, aucun problème en soi. Mais cela ne les autorise pas à qualifier leurs divagations de libéralisme, fut-il nouveau ou pas. Et cela surtout n’autorise pas notre conférencier à leur donner blanc-seing à cet égard ni encore moins à nous faire la leçon de la liberté. Non, ils ne sont pas allés vers un quelconque nouveau libéralisme, ils n’ont cherché qu’à en corrompre le sens pour mieux faire accepter leurs ignominies et des non-réactions telles que celle de notre orateur ne sont que de nature à leur faciliter la tâche.

05:44
« Et à ce moment-là vous vous retrouvez avec Mises et Hayek qui sont un peu perdus et qui vont créer ce qu’on va présenter comme une contre-offensive intégriste, la société du Mont Pèlerin. La société du Mont Pèlerin, elle redevient, on recommence à en entendre parler dans les années 80, quand Hayek redevient à la mode autour de l’arrivée de Thatcher. Mais en fait c’est un repère d’archéo-libéraux et surtout de libertariens de plus en plus. Parce qu’aux Etats-Unis, Mises et Hayek vont retrouver du soutien chez les libertariens qui ne sont pas un courant à proprement parler libéral. Eux ils sortent de l’anarchisme individuel. Ce sont des gens comme Lysander Spooner, qui était quelqu’un qui a énormément combattu l’esclavage aux Etats-Unis, qui avait beaucoup de contacts avec le parti démocrate et les jeffersoniens, mais qui n’a jamais pu accepter de rentrer dans le mouvement jeffersonien parce que Jefferson était bien connu pour être un propriétaire d’esclaves. Il a écrit – c’est un auteur qu’on lit encore beaucoup chez les libertariens, vous pourrez lire de lui « Outrage à Chef d’Etat » qui est tout à fait intéressant, qui reprend grosso-modo mon introduction – enfin, dont j’ai repris mon introduction, c’est plus juste, tout à l’heure, et également un livre tout à fait sympa, qui s’appelle « Les vices ne sont pas des crimes », dont on a repris également le titre pour un des chapitres du programme du parti libertarien. Puis vous avez également quelqu’un qui s’appelle Benjamin Tucker qui est le traducteur en Anglais de Stirner qui est un anarchiste européen. Donc il y a un courant anarchiste individualiste qui est resté à l’abris du marxisme, pendant que le mouvement anarchiste en Europe se faisait dominer par des considérations marxistes et qui a conservé un côté individualiste, propriétariste, un petit peu dans la logique de « J’ai mon claim, j’arrive, j’ai ma terre, j’y mets une barrière autour, je cultive ma terre, c’est chez moi, le gouvernement de Washington il va être accueilli à coups de Winchester, Dieu a créé les hommes libres, Winchester a écrit qu’ils le restent. »

« Une contre-offensive intégriste, la société du Mont Pèlerin » - « C’est un repère d’archéo-libéraux et surtout de libertariens de plus en plus »
J’invite tout d’abord le lecteur à consulter l’article de Wikibéral sur la MPS (Mont Pèlerin Society). Il se convaincra je pense très vite, devant la simple liste de noms de ses anciens membres et son évolution, que je ne me trompe guère si je qualifie la phrase de PS de mensonge éhonté. En effet, à part Mises et Hayek, aucun « autrichien » et donc « archéo-libéral » - même si d’autres, notamment français, ont depuis rejoint la MPS. Des noms comme George Stiglitz, qui ne saurait être pris pour un libéral, ou encore plus récemment, des politiciens qu’on peut donc difficilement dire « de plus en plus libertariens ». Quand on sait que Mises a quitté la MPS et que ni Rothbard ni Hoppe ni ont adhéré, on comprend que la MPS n’a rien du creuset libéral que Hayek voulait en faire et s’est vue bien plus dériver vers l’étatisme que notre conférencier veut le reconnaître.

« Hayek redevient à la mode »
Ce qui me fait réagir ici, c’est la référence à la mode. Il y a des modes, même en politique, même en économie, le libéralisme n’est plus à la mode, en tout cas certainement pas celui des libertariens, c’est comme ça. Mais non, justement, c’est pas comme ça. La mode, ça va, ça vient, la mode c’est fait de ce qui paraît, qui semble, qu’on croit être, c’est un mince effluve.

Ce n’est pas ce qui importe. Cela se change. Et cela se change d’autant facilement que ce qui est à la mode échoue et que le nouveau est plus solide. Or le libéralisme ne peut pas échouer, il est solide, il est simple et simple à comprendre, il suffit juste d’allumer des braises et de souffler assez fort et pffff, la mode étatiste sera passée de mode….

« Eux ils sortent de l’anarchisme individuel » - « Eux ne sont pas un courant à proprement parler libéral »
Encore un raccourci abusif de la part de notre intervenant, je renvoie le lecteur à l’ouvrage de David Boaz cité plus haut, où on trouvera un récit bien plus complet et précis de l’évolution des idées de liberté outre-Atlantique. Le point qui me semble important consiste à souligner combien ces auteurs et penseurs sont eux aussi les héritiers de John Locke.

Je cite David Boaz : « Avec John Locke, Adam Smith est l’autre père du libéralisme ou de ce que nous (NdT. : les américains) appelons désormais le libertarianisme. Et puisque nous vivons dans un monde libéral, Locke et Smith peuvent être considérés comme les architectes du monde moderne. »

Ils ne sont pas une espèce de génération spontanée porteuse d’une philosophie politique sans lien avec les Lumières, comme PS le laisse entendre. Ils ont bien sûr connu une histoire et une influence tout autre que des Say ou Bastiat, plus issue de la Rule of Law anglaise. Mais un Spooner par exemple, dans Lettre à Grover Cleveland, se réfère explicitement à une belle brochette de noms : John Locke, David Hume, Adam Smith, David Ricardo, J. R. McCulloch, et John Stuart Mill. Alors, pas libéral, Spooner ?

« Winchester »
J’aime bien le passage à la fin sur les claims et la Winchester, car pour une fois dans cette vidéo, voilà un instant de véracité. Il est dommage que PS exprime cette vision libérale primitive avec une pointe d’ironie, de dérision dans le ton. Car ce qu’il décrit, ce n’est ni plus n moins que le modèle de la société libre, ce qui devrait être presque idolâtre pour un libertarien…

07:55
« Donc il y a ce courant-là. Et ce courant va opérer sa fusion avec l’école autrichienne d’économie de Mises, représenté principalement à travers la personnalité de Murray Rothbard qui est le grand auteur actuel de la plupart des libertariens, enfin actuel, il est décédé, mais il a écrit dans les années 60 au moment où le parti libertarien aux Etats-Unis s’est  mis en place en résistance contre la guerre au Vietnam et on a développé à ce moment-là le parti libertarien, et Rothbard a été à la fois le type qui a recueilli la tradition anarchiste des libertariens américains et la tradition – un très grand économiste également – la tradition de l’économie autrichienne par Mises. Et c’est lui qui va faire finalement ce mélange un petit peu spécifique qu’on appelle le libertarianisme aujourd’hui. Et qu’on a donc tendance – parce qu’évidemment quand on relit les textes des libéraux du XIXe siècle, on se dit « mais c’est les mêmes discours qui sont dedans ! » Oui en partie, sur la partie économique ce sont les mêmes discours, parce que c’est l’archéo-libéralisme, mais c’est le libéralisme dont on ne peut pas nier que LUI il a évolué vers autre chose. »

« Fusion avec l’école autrichienne »
Il est impropre de dire que Rothbard fit la « fusion avec l’école autrichienne ». Les autrichiens sont libéraux bien avant lui, Mises a écrit un Libéralisme bien avant Pascal Salin, ne l’oublions pas. Il n’est pas le premier libéral autrichien, même s’il est le premier à se revendiquer libertarien, pour des raisons de paysage politique.

Non, ce que Rothbard fit en effet, ce sont deux choses majeures mais un peu différentes. En premier, il a poussé la théorie autrichienne plus loin dans sa rigueur et son formalisme, au point de la rendre si proche de l’action humaine que toute action étatique y est étrangère. Ensuite, il a établi formellement qu’il ne peut y avoir de théorie économique pleinement cohérente avec le libéralisme qui ne serait l’école autrichienne.

Ce n’est pas de la fusion, ce n’est pas un acte politicien, cela relève de la pure logique, de la science, pas d’une éventuelle évolution supposée du libéralisme.

« Il a écrit dans les années 60 »
Man, Economy and State fut en effet publié en 1962, mais si Rothbard reste moderne sinon contemporain, c’est qu’il a écrit de nombreux ouvrages et articles, cela jusqu’à sa mort en 1995, donc bien plus près de nous.

« Faire finalement ce mélange un petit peu spécifique qu’on appelle le libertarianisme »
Spécifique ? Il fait exprès ou quoi ? Non monsieur, le libertarianisme n’est pas spécifique. Murray Rothbard ne nous a pas trouvé une nouvelle variété de rose sans épine qui porterait son nom, ni une recette du tiramisu au café spécialement torréfié.  Il n’a fait que formuler de manière cohérente, complète – ou presque – et systématique la théorie libérale, certes avec son style, mais la théorie libérale et rien d’autre. Encore une fois, il n’y a qu’un libéralisme, et c’est pour cette raison que Pascal Salin et Ludwig von Mises ont baptisé ainsi leur ouvrage respectif.

Les auteurs autrichiens ou libertariens depuis, mais comme lui, ne font que pousser plus loin l’analyse et l’expression explicite des diverses facettes du libéralisme – tel Hülsmann sur l’éthique de la monnaie ou Hoppe sur le caractère axiomatique de la propriété de soi – mais tous, comme depuis Locke, décrivent le même, le seul libéralisme possible, celui où le principe de non-agression sert de loi.

« Oui en partie, sur la partie économique ce sont les mêmes discours »
Les discours du XIXe siècle sont libéraux sur la partie économique ? Plait-il ? Cher Patrick, vous qui êtes Belge, avez-vous déjà lu Gustave de Molinari ? Je vous recopie ici la fin de sa préface à ses Soirées de la rue St Lazare, elle parle d’elle-même :

« Il m’a semblé que l’hérésie socialiste exigeait une autre réfutation et la propriété une autre défense. […]

La thèse que j’entreprends de soutenir n’est pas nouvelle ; tous les économistes ont défendu la propriété, et l’économie n’est autre chose que la démonstration des lois naturelles qui ont la propriété pour base. Quesnay, Turgot, Adam Smith, Malthus, Ricardo, J.-B. Say ont passé leur vie à observer ces lois et à les démontrer ; leurs disciples, MM. Mac Culloch, Senior, Wilson, Dunoyer, Michel Chevalier, Bastiat, Joseph Garnier, etc., poursuivent avec ardeur la même tâche. Je me suis borné à suivre la voie qu’ils ont tracée.

On trouvera peut-être que j’ai été trop loin, et qu’à force de vouloir me tenir dans le droit chemin des principes, je n’ai pas su éviter l’abîme des chimères et des utopies ; mais il n’importe ! j’ai la conviction profonde que la vérité économique se cache sous ces chimères et sous ces utopies apparentes ; j’ai la conviction profonde que l’affranchissement complet, absolu de la propriété seul peut sauver la société, en réalisant toutes les nobles et généreuses espérances des amis de la justice et de l’humanité. »

On voit là en effet, mon dieu combien avez-vous raison, que Molinari n’était qu’un vulgaire économiste qui ne s’attachait guère à la chose sociale ni à la justice humaine…. Ridicule.

Mais pour bien vous assurer que vous ne m’opposerez pas que Molinari fait exception, considérons Frédéric Bastiat. Quels sont sans nul doute ses deux ouvrages les plus connus ? La loi et L’état. Beaux titres pour des ouvrages économiques, ne trouvez-vous pas ? Et quelle est sa citation la plus reprise ? « L’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde. » Vous avez dit économique ?

Car il y a une chose que vous semblez oublier, cher Patrick. La société humaine est faite d’action humaine. Et cette action humaine se doit de respecter autrui, via le respect du droit. Il est donc impossible d’en extraire, de mettre d’un côté l’économique et de l’autre le droit ou la justice ou le social. C’est d’ailleurs là une des grandes erreurs de tous les économistes et politiciens socialistes que de croire qu’on peut agir sur l’un sans impacter l’autre.

J’avoue que je me serais attendu d’un président de parti libertarien qu’il eût mieux assimilé cette idée fondamentale.

« C’est le libéralisme dont on ne peut pas nier que LUI il a évolué vers autre chose »
Eh bien voyez-vous, on le peut, on peut nier que le libéralisme a évolué. Le libéralisme est une idée, une idée n’évolue pas. Les gens, en l’occurrence les politiciens, les médias, les « milieux » ont déformé l’idée et l’ont dévoyée et en ont altéré le sens, ils ont mis un nom sur une idée qui était toute autre, mais le libéralisme, lui, n’a pas changé et ne changera jamais.

Il me semble que pour expliquer la confusion dont vous semblez frappé, il faut mettre le doigt sur cette fâcheuse manie que vous avez d’employer le « on » à tort et à travers dans de tels propos se voulant explicatifs. Il me semble que vous avez oublié de faire le tri entre les idées, le libéralisme, et les acteurs, les porteurs ou les dévoyeurs de nos idées. « On » est en droit de se demander pourquoi.

Faire ce distinguo entre l’idée et ses porteurs, notamment ceux qui l’abusent, c’est pourtant absolument nécessaire pour la liberté. Car cela véhicule le message qui doit être transmis. Le message qui dit à nos enfants ce qu’est la liberté et qu’elle est possible et souhaitable, un message d’espoir essentiel. Et un autre message, celui qui leur dit que les ennemis de leur liberté sont les politiciens, celui qui leur dit de se méfier des politiciens qui déforment le message de la liberté.

09:04
« Donc voilà sur la différence entre les deux. Et il va y avoir un point extrêmement important qui va revenir tout le temps dans les débats entre libertariens et libéraux, c’est : pour les libertariens, le droit est quelque chose que vous possédez en tant que tel, que vous avez avec vous, consubstantiellement à votre existence, et où l’état est toujours en train d’attenter à votre droit, est la plus grande source attentatoire à votre droit, contre lequel vous devez lutter. Pour les libéraux dits classiques ou modernes, l’état est l’origine du droit, c’est l’état qui crée la matrice dans laquelle la société peut exister, dans laquelle le droit va se fonder. Et vous allez trouver par exemple des débats entre libéraux et libertariens sur l’obéissance qui est due à la loi. En particulier dans les questions de fraude fiscale. Pour un libertarien, il n’y aucun doute que la fraude fiscale est légitime. La fraude fiscale ça sert à protéger son pognon contre un voleur qu’on appelle l’état. Et dieu merci qu’il y a de la fraude fiscale, sans quoi la Belgique serait dans un état infiniment pire que ce qu’elle n’est aujourd’hui. Pour les libéraux c’est quelque chose qui est impossible à concevoir parce que malgré tout, l’état doit être financé, parce que l’état est l’origine du droit. Donc comme je résumais récemment, pour un libéral, l’état minimal c’est le plancher, pour un libertarien, l’état minimal, c’est le plafond. Voilà , vous avez besoin d’être sur un plancher bien solide, enfin, « vous », les libéraux ont besoin d’être sur un plancher bien solide, nous on a un plafond qui nous gâche la vue vers le ciel et qu’on a envie de faire sauter. »

« Il va y avoir un point extrêmement important »
Ce point important, PS le développe dans toute cette dernière partie, et il a raison, c’est le point majeur du fameux « débat ». Ce point, c’est celui du rôle, de la place de l’état et du droit dans la société, le fameux débat entre minarchistes et anarchistes.

Si « on » est gentil avec PS, il faut lui reconnaître la pertinence et la clarté dans l’expression de ce sujet de friction. Si « on » est plus rigoureux, ou exigeant, il faut se demander pourquoi il a attendu presque dix minutes pour l’exprimer, sachant que tout le reste de la vidéo n’est que folklore et que la seule vraie différence, s’il doit y en avoir une, porte sur ce point et sur rien d’autre.

Mais s’il a raison d’exprimer le fait que ce sujet du droit revient régulièrement, il n’a pas raison dans sa conclusion. Je l’ai déjà expliqué plus haut, l’analogie du plancher et du plafond ne tient pas, elle ne correspond pas à la réalité des principes libéraux et il est grave qu’un président de parti libertarien se fourvoie à ce point sur un sujet à la fois aussi basique et aussi important.

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