Saturday, December 6, 2014

Quatre lois de la liberté

Ma liberté s’arrête à celle d'autrui. Espérons tomber tous d'accord sur cela.
- Première conséquence : Autrui et moi jouons le même rôle, un rôle interchangeable. La société libre est parfaitement symétrique en droit. Il n'y a pas deux rôles. Il ne peut donc y avoir deux classes statutaires. Les concepts de fonctionnaire, d’élu, de privilégié ou de bureaucrate ne sont donc pas compatibles avec la liberté.
- Seconde conséquence : Une norme est nécessaire pour matérialiser la limite de liberté de chacun. La propriété joue ce rôle, qui protège en droit du vol de la part d'autrui, et de l'agression par extension à soi.
- Troisième conséquence : Une norme suppose son respect et les moyens de son respect. Police et justice réparatrice sont consubstantielles de la liberté, mais sous condition de ne pas violer la première conséquence.
- Quatrième conséquence : Chacun peut s'associer ou contracter volontairement avec d'autres, pourvu que de telles associations respectent la liberté d'autrui et donc celle des autres associations. La défense est donc consubstantielle de la liberté, mais sous condition de ne pas violer la première conséquence.
Autrement dit : La liberté suppose les fonctions dites "régaliennes". Mais des fonctions régaliennes soumises à sa règle, à sa symétrie. Des fonctions régaliennes soumises à la règle du contrat volontaire, donc. Et c'est tout ce qu'elle suppose, c'est tout ce qui lui est nécessaire.
Pas besoin des tas..... de trucs que beaucoup imaginent......

Saturday, November 29, 2014

La société libre - 4/4 - Comment revenir à la liberté

Cet article complète et termine ma série en quatre parties rapides sur la société libre. Cette fois, alors qu’on a vu les défauts de la société actuelle, ceux de sa structure et qu’on a dégrossi la société libre, il s’agit d’aborder la ou les manières d’espérer la rejoindre en partant de notre social-démocratie.

Pour mettre – ou remettre – en place une Libertalie, la première idée qui vient sans doute est celle de la révolution. Notre histoire en est riche et nous continuons chaque 14 juillet d’en fêter la plus connue, malgré le nombre de têtes qu’elle vit tomber. Or un libéral qui réfléchit deux secondes comprend que cette voie n’en est pas une. Les morts sont un risque intolérable. Surtout, le principe même d’une révolution, fut-elle sans effusion de sang, consiste à tenter d’imposer sa volonté à autrui. Quelle qu’en soit la motivation, rien n’est moins libéral. Donc la révolution, out, on laissera cela au Che qui verra.

La seconde idée qui vient et que beaucoup soutiennent, c’est tout simplement de profiter de notre chère démocratie, âprement gagnée. Puisque nous pouvons voter, et donc influer sur le choix des hommes politiques, nous pouvons espérer choisir des porteurs du projet libéral qui ne manqueront pas de nous libérer. Mais si cela est possible, vu que la démocratie s’impose peu à peu dans le monde, pourquoi le monde n’est-il pas déjà plus libre – politiquement – qu’il le fut ? Par exemple, les pays les plus libres au monde sont-ils toujours des démocraties ? Et les démocraties les plus authentiques sont-elles autant de flambeaux de la liberté ? Non, deux fois. Monaco est bien plus libre que la France alors qu’il s’agit d’une principauté et les Etats-Unis ne sont plus le pays de la liberté depuis longtemps.

Cette impasse qu’est le vote démocratique est assez mal comprise pour s’y attarder – ce qui n’est pas dire que les attardés démocratiques sont mal compris. La raison de l’échec est systémique. La soi-disant démocratie française par exemple est conçue pour être indéboulonnable. Ainsi, même si nous en sommes à notre cinquième république, les constitutions successives n’ont jamais voulu ni pu remettre tout le système en cause. Les préfets remontent à Bonaparte, les sénateurs ont besoin des maires pour se faire élire et chaque institution tient les autres par les fouilles. Sans même parler de l’incohérence libérale à tenter de prendre le pouvoir, la voie démocratique est tout simplement illusoire. Il est dommage que certains partis ne le comprennent pas. On m’opposera peut-être les projets de type Free State ; j’en parle plus bas.

Par contre, ce qui frappe et fonde l’espoir selon moi libéral quand on observe les élections, c’est la part des abstentionnistes, énorme. Que nous disent les abstentionnistes ? Sûrement chacun une chose différente, mais probablement l’immense majorité se trouve-t-elle quelque part entre « ça ne sert à rien » et « je n’y crois plus ». Peu à mon sens sont vraiment dans le « je m’en fiche » car il est peu probable que l’évolution de la fiscalité, de l’insécurité et du chômage laisse grand monde de marbre. Beaucoup de libéraux, par exemple, ne votent plus parce qu’ils en ont assez de voter contre Untel et non pour la liberté.

Donc une part significative de notre population sent bien qu’elle est en fait impuissante et prise au piège, mais ne sait pas comment s’en sortir. Le premier frein à leur action, au renouveau de leur espoir et de leur exigence de liberté, c’est avant tout de se rendre compte, de savoir qu’un monde libre est possible, a existé et peut exister. Même avec toutes ses limites, si tous les abstentionnistes se réveillaient avec l’exigence de liberté, le système démocratique serait probablement assez ébranlé pour fléchir, voire se transformer en profondeur. L’enjeu fondamental de notre liberté tient donc en très grande partie au réveil intellectuel de la population. Vaste chantier, mais c’est le nôtre.

Et c’est pour cette raison que l’Institut Coppet investit le champ de la formation des jeunes. C’est pour cette raison que Les Libertariens travaillent à occuper l’espace de la communication politique. C’est pour cette raison que Contrepoints publie sans relâche. Pour diffuser nos idées, pour réveiller de plus en plus de monde à la liberté et peu à peu amener les abstentionnistes et tous les autres à exiger, voire à bâtir eux-mêmes, la liberté qu’ils avaient oubliée.

On dit souvent que la liberté viendra de la victoire des idées. Je pense que c’est une erreur. Les idées libérales ont gagné depuis longtemps, elles sont les seules à la fois cohérentes, réalistes et humanistes. Elles existent, ce sont les bonnes. Ce qu’il nous faut maintenant, c’est les faire connaître, voir de plus en plus de gens qui se rendent compte qu’elles sont l’avenir du monde, et le leur.

Internet à cet égard est clairement un outil fantastique. Il permet de nombreuses approches aboutissant à toucher directement les individus, en échappant aux systèmes censurés en place comme la presse et l’enseignement public. Mais il est plus prometteur encore. Sa structure décentralisée est en elle-même la base qui nous garantira que de plus en plus de structures sociales virtuelles et libres s’organiseront par-dessus et nous permettront de plus en plus de court-circuiter le pouvoir politique.

Parmi les pistes de liberté rendues possibles par la technologie et qui se développent à grand pas, il y a le « seasteading », l’installation en mer. Les terres étant toutes sous domination étatique, ainsi que les côtes, l’idée consiste à conquérir la haute mer, puisqu’elle n’appartient à personne. On voit ainsi des projets fleurir où des bateaux, des plateformes mobiles ou pas et autres conceptions feront les villages et villes libres de demain. Toutes ces structures porteront des organisations sociales proches de notre idéal anarcap, même si forcément on verra autant de variantes qu’il y aura de navires. C’est un des espoirs les plus concrets actuels de voir une société libre émerger.

Une autre piste concrète qui se développe peu à peu nous vient des Free State Projects, le plus connu étant dans le New Hampshire, mais il y a aussi celui du Tessin, ou Ticino, en Suisse. Ces projets cherchent à exploiter la voie démocratique et légale pour renverser le régime en place. Ils visent des états de petite taille et déjà assez libéraux où il serait possible de prendre le pouvoir si un nombre assez grand de migrants libéraux s’y installent. C’est une idée intéressante, mais encore faut-il pouvoir s’installer dans le pays visé, sans que la population autochtone finisse par y trouver à redire. L’expérience à ce stade montre que ce n’est pas gagné. A suivre cependant.

Et fait, ces deux derniers exemples sont des cas particuliers d’une stratégie plus générale et généralisable de conquête pacifique de la liberté en ce monde : la sécession. La sécession consiste, pour un territoire et ses habitants, à déclarer leur autonomie, leur indépendance, la scission du pouvoir étatique en place. Il y a des exemples récents dans le monde, tel en Afrique du Sud, le Lesotho et le Swaziland qui sont sortis de la fédération historique. Le schéma général est donc simple. Une ville, un département, un canton, une région décide – comment, ça c’est une autre question, mais ce doit être sans violence – de constituer un territoire libre où le régime de la Libertalie régnera désormais. C’est la stratégie que les grands penseurs libéraux, spécialement Hoppe, pensent la plus adaptée à notre monde.

On oppose souvent à ce scénario qu’il serait naïf, simpliste, vu qu’il est très facile pour la France par exemple de tuer dans l’œuf et dans la violence la moindre initiative d’une malheureuse commune ou région dans ce sens. Il suffit de voir combien d’énergie est mise dans la lutte contre les indépendantistes (certes violents) basques, corses ou bretons. Mais cette remarque manque en réalité de lucidité. Car l’état socialiste s’appauvrit. La violence locale monte parce que la police n’a pas les moyens d’être partout. L’armée partie au Mali n’est pas dans les casernes. Et donc il viendra un moment, plus proche que beaucoup l’imaginent, où l’état sera incapable de faire face à une vague de sécessions locales. Imaginez Toulouse, Rennes, Lille, Strasbourg et Nice déclarer leur indépendance en même temps ou presque. Ou mieux, cinquante communes en cinquante endroits très différents. Une guérilla de la sécession. Imparable.


Ainsi, si je m’engage au quotidien dans la communication et l’explication, c’est parce que je pense qu’Internet nous permettra sous peu – quelques années peut-être – de susciter une vague de sécessions spontanées un peu partout sur le territoire, que la France ne pourra pas toutes repousser du fait de sa déliquescence, et qui même si elles échouent pour certaines, constitueront la première étape de la vraie révolution libérale et pacifique que nous espérons tous.

Saturday, November 22, 2014

La société libre - 3/4 - Bases de la société libre

Dans cette troisième partie, maintenant qu’on a mieux vu de nombreux points faibles de la société moderne actuelle, je tente de présenter la société libre, du moins dans la démarche sinon dans son impossible exhaustivité.

La liberté est multiforme et de ce fait, beaucoup contestent l’idée voulant qu’on puisse décrire ou caractériser la société libre. Ce serait du constructivisme, selon eux. Je comprends l’argument, ou du moins la vigilance, mais le fait est que toute société n’est pas libre et qu’on peut reconnaître une société qui ne l’est pas – on l’a vu – donc on peut aussi imaginer et reconnaître une société qui le serait. C’est certes une question de méthode et de rigueur, mais au bout du compte, on peut exprimer sinon une société libre dans ses moindres détails, du moins les fondamentaux de toute société libre.

Le point de départ doit être tiré des seules certitudes dont on dispose. Or la liberté repose sur le principe de non-agression et le droit naturel, ce qui revient au même. Autrement dit, chacun est propriétaire de soi et des fruits de son travail. La propriété privée est donc le socle de la société libre. Elle est le seul. Et cela suffit pour notre exercice. Première conséquence, il n’y a rien d’autre que de la propriété privée dans notre future société. Seconde conséquence, l’intégralité de notre planète est découpée en espaces sous propriété privée.

On comprend une première erreur de beaucoup de gens. La libre circulation ne va pas de soi, elle n’a rien d’intrinsèquement libéral. En effet, se déplacer hors de chez soi ne peut se faire sans traverser la propriété d’autrui, lequel n’est pas obligé de nous y autoriser. Bien sûr, il est vital de pouvoir se déplacer un minimum et c’est bien pour cela que nous avons tous toujours connu des chemins, routes ou vieux sentiers. Mais il demeure, se déplacer demeure une tolérance et reste potentiellement soumis au refus du propriétaire du chemin ou d’un tronçon.

Ceci est un avantage et non un inconvénient. Parce que c’est ce qui permet de faire des déplacements et des moyens de déplacement un véritable marché libre. Parce que la propriété privée permet de librement offrir des services de route, de voie, de voyage qui permettront au gens et aux marchandises de vivre une liberté de circulation bien plus riche qu’en régime de propriété collective comme actuellement.

L’immigration n’est donc pas non plus un droit purement libéral, tout au contraire. Aller ailleurs, se déplacer, suppose une tolérance ou une autorisation explicite. Je ne peux pas aller en Suisse si je le décide, il faut que j’y sois autorisé par les Suisses concernés par mon voyage. Mais ce n’est pas différent du simple fait qu’on s’attend à ce que personne n’entre chez soi, en sa maison, sans y être invité ou disposer d’un motif légitime.

Une fois ces bases posées, il faut s’intéresser aux besoins de protection. En effet, les maisons isolées seront vulnérables aux bandits de grand chemin, qui sont source de chaos. C’est ainsi que les villages et bourgs et villes viennent à se former, pour mettre en commun les moyens de se défendre, mais aussi parce que la proximité favorise le commerce. Rien n’empêche d’autres modèles, cependant. La maison isolée reste possible, bien évidemment. Mais il lui faudra développer d’autres stratégies de protection.

Et c’est ainsi qu’on a vu dans l’histoire des châteaux ou de micro-villages s’accrocher à des pitons rocheux ou s’enfoncer dans des vallées étroites. On comprend que ce qui est le plus proche dans notre histoire de la société libre, ce sont les anciennes villes franches, les micro-états, dont San Marin ou Monaco sont quelques vestiges. Dans tous les cas, défense, police et justice sont organisées au niveau de chaque bourgade, selon les règles dont la population s’est dotée.

Le noyau de la société libre est donc posé. Mais il y a de nombreuses variantes, bien sûr. Dans certains cas, il n’y a qu’un unique propriétaire foncier, qui loue ses terres. On a affaire à un monarque. Ailleurs, la propriété est également unique, mais le propriétaire est la société de tous les copropriétaires du village. Ou le modèle fait de multiples propriétaires mais associés pour la défense et la gestion du village. Tous les modèles reposent sur l’auto-gestion de la communauté.

Comme le droit se fait donc au niveau de la communauté, puisque le droit est directement issu de la propriété privée, chaque communauté ou ville a ses règles. Ce qu’il faut bien voir, c’est que l’anarcapie, la société libre, constitue la base juridique commune. Une fois la communauté organisée et les fonctions régaliennes établies et entretenues, toutes les variantes deviennent imaginables. On peut ainsi imaginer une communauté qui choisirait librement, spontanément de fonctionner selon les principes communistes, ou qui choisirait de ne vivre qu’entre juifs ou entre musulmans. Ou toutes autres variantes. On parle parfois de panarchie, elle est rendu possible par l’anarcapie, chaque communauté constituant son propre micro gouvernement autonome et libre de tout autre forme d’état.

Je n’ai pas développé ici comment la police et la justice fonctionneraient. Il y a beaucoup de littérature sur ce sujet. Disons simplement que le cœur du système repose sur les sociétés d’assurance. Celles-ci vendent de la protection contre une prime, un abonnement. Celui-ci comporte à la fois les services de police et ceux de juges indépendants. La concurrence fait le reste, elle assure la qualité croissante des services pour des prix qui baissent. Mais au début, chaque village a sa protection. Peu à peu, les organisations les plus capables d’offrir de la protection offrent leurs services de village en village, chaque propriétaire ou chaque citoyen restant libre de contracter avec l’une ou avec l’autre.


On demande souvent comment on peut être sûr que ces sociétés d’assurance ne finissent pas par prendre le pouvoir d’une ville et de proche en proche deviennent un état coercitif. C’est oublier la libre concurrence. Un assureur qui deviendrait trop pressant serait vite pris entre le risque de ne plus toucher de primes et celui d’être mis en justice par ses concurrents au nom de ses victimes. Pour qu’un assureur dominant devienne un état coercitif, il faut plus que son simple rôle régalien : il faut que les gens aient peur. D’où ma conclusion de cette troisième partie : la liberté se mérite, que ce soit pour la gagner ou la conserver, il faut de tous le courage constant de la réclamer face à la peur.

Thursday, November 20, 2014

La société libre - 2/4 - L’illusion démocratique moderne

Je poursuis le post précédent sur la société libre pour aborder cette fois l’illusion démocratique moderne, comme second éclairage, plus institutionnel, sur l’absence de liberté fondamentale alors même que les institutions sont supposées la garantir. Nous allons voir qu’il en relève de tout l’inverse : ce sont les institutions qui sont la cause profonde de notre esclavage, et la liberté ne sera réelle qu’une fois qu’elles auront disparu.

Prenons divers angles de vue sur nos institutions, soit des structures, soit des principes, soit des concepts supposés essentiels. Je commencerai pour matérialiser une première difficulté, par le concept de nation, central à tant de nos textes. C’est un sujet où je me suis déjà longuement exprimé (Contrepoints, Libres !, ce blog) et je serai donc court, renvoyant si besoin à ces articles.

La nation, cela n’existe pas, du moins pas d’une manière qui permette d’en faire l’objet juridique que tant de nos textes supposent. Un objet juridique peut être actif ou passif. Passif, il peut être un crime ou un délit par exemple, ou une peine : ce sont des concepts qui n’agissent pas. Actif, tel le criminel bien sûr, ou l’assassin, mais pas la victime, qui subit, il est donc acteur et c’est parce qu’il est acteur qu’il peut être responsable et donc innocent ou coupable. Mais la nation est-elle un acteur ? Un homme, un individu peut être un acteur, donc « objet juridique ».

Mais la nation n’agit pas en tant que telle, seuls ses membres agissent. Et peut-on agir en son nom ?Elle n’agit pas parce qu’avant tout elle n’est pas définie. Et si elle n’est définie, comment agir en son nom ?

Car qu’est-ce que la nation ?  L’ensemble des Français en vie ? Soit, mais il y a des Français qui ont acquis la nationalité sans jamais vivre en France. Voire certains qui la renie. Alors, l’ensemble des Français de France ? Mais alors quid ce ceux qui vivent et votent à l’étranger ? Ceux qui se sentent Français ou qui y aspirent ? Pas pour moi donc. Ou enfin ceux qui soutiennent l’action du gouvernement ? Mais dans ce cas, beaucoup de libéraux – par exemple – ont peu de chance de faire partie de cette nation-là.

Bref on le voit, aucune définition ne convient à définir ce concept très vague. Du moins, les définitions ne permettent pas de caractériser la nation comme un acteur clair et responsable. Dès lors, toutes les décisions prises au nom de la nation tombent, vides de sens. Et la nation ne peut pas être ce au nom de quoi la république ou les politiques ou les bureaucrates agissent et prennent des décisions.

Indépendamment de ce concept vague qu’elle doit pourtant servir, les théoriciens de la démocratie nous avancent que la séparation des pouvoirs est un de ses piliers, un des piliers qui seuls peuvent assurer cet équilibre nécessaire entre état et citoyens. Ainsi, le législatif, le judiciaire et l’exécutif, pouvoirs à la fois nécessaires et séparés, indépendants, seraient la clé de notre contrôle sur Léviathan. Mais j’aimerais qu’on me cite un seul des grands pays démocratiques où cette alchimie fonctionne comme la théorie le prévoit.

Juste un indice, pour montrer les limites et mettre sur la voie : au fameux G20, machin informel où les grands pays sont censés se retrouver, avez-vous déjà vu par exemple la France représentée par le président de la République accompagné du président de l’Assemblée nationale et de celui du Conseil constitutionnel ? Non bien sûr. C’est assez facile à expliquer, en prenant le cas de la France, mais la même analyse peut être faite pour les Etats-Unis et tous les autres.

En fait ces trois pouvoirs peuvent être séparés intellectuellement sur le papier lorsqu’une constitution est établie, mais ils ne peuvent pas demeurer indépendants, de par leur nature même. Le problème commence avec le pouvoir législatif. A partir du moment où on imagine qu’il y a besoin de lois nouvelles, des lois nouvelles voient le jour. Y compris des lois qui concernent les autres pouvoirs. Et c’est ainsi qu’on voit peu à peu fleurir des textes qui érodent l’équilibre constitutionnel. Par exemple et parmi bien d’autres en France, la loi de 1955 instituant le concept d’état d’urgence.

Ce concept, par exemple, est totalement anticonstitutionnel. Il n’empêche, il a été validé et il permet de rompre la séparation lors de circonstances volontairement mal définies. Pourquoi ? Parce que le Conseil constitutionnel n’a pas intérêt à invalider ce concept. Son budget ne vient pas de ses propres impôts, mais de ceux collectés par le pouvoir exécutif, pour un montant voté par le législatif. Qui tient donc les rênes ? Celui qui tient l’argent des impôts. Voilà la faille.

On assiste donc à une érosion lente mais réelle de la constitutionnalité en faveur du pouvoir exécutif grâce au législatif et toujours au détriment du judiciaire. Ce dernier est sevré de budgets et donc de moyens, pour ne jamais être un risque pour les deux autres. Le législatif est à la botte de l’exécutif qui tient la bourse et lui donne ses ordres. Le législatif perdure pour faire croire à un semblant de séparation et légitimise ainsi les abus de l’exécutif.

C’est ainsi que notre régime est devenu super-présidentiel, mais guère plus que celui d’Obama ou que celui de toutes les autres démocraties. Au point que plus personne ne songe à rétablir la séparation des pouvoirs. Plus personne n’en parle, même. On a oublié ce concept. Et donc in fine, les élus et bureaucrates font en gros ce qu’ils veulent, sur notre dos, tout en se drapant de grands principes.

Plus profondément, la conception même de ces trois pouvoirs n’a rien de libéral. Pour un libéral, les fonctions régaliennes sont fondamentales, puisqu’elles correspondent au pouvoir judiciaire, celui qui est lié au respect du droit. Mais pourquoi aurions-nous besoin de nouvelles lois, voire même de lois tout court ? Nous disposons du droit de propriété et des libres contrats, pas besoin de plus. Et surtout, ce pouvoir n’a pas à être délégué, nous devons chacun le conserver pour être libres de contracter. De même, un pouvoir exécutif, pourquoi faire, puisqu’il y a déjà la police au sein du judiciaire et aucune loi à exécuter ?

Un autre grand pilier, dit-on, de la démocratie et donc de notre liberté serait formé par la constitution. Notons au passage que c’est elle qui établit les fameux trois pouvoirs et les conditions de leur séparation. On sent déjà comme un malaise. Mais ce n’est rien encore. Car quelle est l’idée centrale d’une constitution ? Un texte juridique fondateur, référence ultime de toute loi et toute justice pour un pays. Mais il y a au moins trois problèmes en chaque constitution de ce monde.

Tout d’abord, si le principe d’une constitution est si limpide, si l’articulation des trois pouvoirs est si claire, comment expliquer qu’il n’y a pas deux pays disposant de la même constitution, de près ou de loin ? La DDHC, par exemple, est bien conçue pour être universelle ; pourquoi les constitutions ne le peuvent-elles pas ? La constitution américaine est à la fois la plus ancienne, la plus stable et à bien des égards la mieux construite de toutes. Pourquoi donc aucun autre pays ne l’a-t-il adoptée ?

Ensuite, on a vu que la constitution établit les conditions des trois pouvoirs et de leur séparation. Mais sans jamais donner à chacun les moyens de son indépendance réelle, car cela serait auto-contradictoire : le pouvoir judiciaire n’est plus judiciaire lorsqu’il collecte les impôts nécessaires à son fonctionnement en toute indépendance. On voit là la contradiction fondamentale du concept même de séparation des pouvoirs.

L’autre argument classique contre une constitution est bien sûr celui du contrat social. Si la constitution doit être la racine ultime de tout édifice juridique juste et moral, indépendamment de sa teneur, se pose la question de l’établissement de sa légitimité. En France et aux Etats-Unis, elle provient d’une révolution, menée par un groupe et non par l’ensemble de la population, qui a ensuite établi, pour ne pas dire imposé, un texte comme nouvelle référence. Pas tout à fait démocratique tout ça. On pourrait s’attendre au moins à ce que chaque citoyen l’ait contresignée, mais rien de cela dans l’histoire.

De la même façon, on pourrait s’attendre à ce que la marque formelle, à 18 ans, de la majorité du jeune citoyen soit précisément son acceptation de la constitution par sa signature. Sinon, comme aujourd’hui, ne peut-on pas considérer la constitution comme nous étant imposée comme à des esclaves ? Si la constitution se concevait comme un contrat de copropriété, tout irait bien, car sa légitimité viendrait de celle de notre propriété et de notre signature personnelle. Mais aucune constitution n’est jamais rien de tel.

Enfin, la plus grande tarte à la crème politique moderne est sans doute constituée par la croyance dans la démocratie représentative – et d’ailleurs les Suisses ne s’y laissent pas prendre si facilement, avec leur démocratie directe. La première erreur vient bien sûr des trois pouvoirs. A partir du moment où on comprend que ni le législatif ni l’exécutif ne sont des pouvoirs compatibles avec notre liberté, on comprend que voter pour confier à des bonimenteurs lesdits pouvoirs ne peut qu’être une source de problèmes. La liberté, cela ne se délègue pas et donc le pouvoir politique non plus.

Pire, le vote en lui-même est une absurdité, du moins le vote électif. C’est en effet une injure à la logique libérale du libre-échange. Je vote, donc je me déplace, je fais l’effort de donner mon blanc-seing, pour en échange accepter de me faire arbitrairement dépouillé d’un montant déterminé par celui qui bénéficie de mon vote et dudit montant ?! Dans un monde normal, on établirait un contrat, comme pour un représentant commercial par exemple. Je te délègue certains pouvoirs, mais en échange tu acceptes de me rendre – disons – 50% de tes gains en mon nom, ou toute chose selon ce type de logique.

Alors bien sûr, la place est bonne et le clientélisme foisonne. Il ne faut pas s’étonner que tant de politocards investissent dans le business de la politique et que ceux qui y réussissent ne le quittent plus. Grassement payé à promettre sans jamais ne devoir tenir ses promesses, payé un montant qu’on choisit soi-même et sans devoir produire quoi que ce soit, quiconque a peu de moralité est forcément tenté par un tel appât.

Il reste étonnant de voir combien de gens trouvent un tel scandale politiquement normal ou même idéal. Cela en dit beaucoup sur le degré d’endoctrinement que les générations de politiques ont su nous inculquer au cours des dernières décennies.

Saturday, November 8, 2014

La société libre - 1/4 - La société actuelle

Mon objectif aujourd’hui est de vous parler de la société libre, d’une société où tout repose d’abord sur la liberté de tous et de chacun. On verra que c’est quelque chose de très simple, la liberté est toujours simple, mais il semble que beaucoup aient besoin de l’entendre, de la voir expliquée pour mieux en matérialiser les concepts. Je vais donc tenter l’exercice.

On pourrait aborder le sujet directement, mais on pourrait perdre je pense beaucoup des motivations et des principes qui nous importent. Je propose donc plutôt de commencer par une rapide analyse de la société actuelle, forcément très partielle sinon partiale, mais destinée à la fois à ouvrir les yeux sur notre esclavage et à marteler les principes qui viennent fonder la liberté. Comme certains principes de la société moderne sont coriaces, je passerai ensuite un peu de temps à dénoncer l’illusion démocratique moderne, ce qui risque d’en choquer plus d’un. Nous pourrons alors parler de la société libre, mais pas juste en affirmant de vagues concepts arbitraires, non. On essaiera plutôt de montrer que l’espace idéal pour la liberté, ses fondamentaux juridiques, nous conduisent à certaines certitudes inéluctables quant à son organisation. La liberté ce n'est pas le chaos. Enfin, et pour préparer un éventuel débat, je propose de poser quelques réflexions relatives au chemin à suivre pour nous voir un jour vivre en Libertalie.

Comme point de départ de ma critique de la société actuelle, je prendrai une tarte à la crème socio-politique, à savoir le chômage. On peut difficilement faire plus lancinant comme sujet dans l’actualité de ces quarante dernières années. C’est bien sûr en premier lieu un sujet économique. Mais dont la solution est connue depuis la nuit des temps à l’échelle de la science économique : le chômage est un effet d’un coût du travail maintenu arbitrairement plus élevé que le libre marché le déciderait, ce qui conduit à une réticence des acteurs économiques à embaucher des ressources rendues insuffisamment productives. Voilà toute l’histoire sous l’angle théorique. Toutes les expériences en la matière, telle thatchérienne, ont confirmé ce que la logique et le bon sens indiquent.

Ce qui est intéressant avec le chômage, c’est le simple fait qu’il existe et qu’il perdure. Car si la solution est connue et est si simple, comment se peut-il que le problème ait pu apparaître et surtout ne soit pas encore réglé ? Certains avanceront que la théorie économique n’est pas si tranchée, que cette analyse simple est en fait simpliste et que le chômage est un phénomène en réalité bien plus complexe économiquement. Et ils avanceront d’autres théories, le plus souvent interventionnistes car dans tous les cas il ne peut y avoir que deux points de vue, soit pour le laissez-faire, soit interventionniste. Mais s’ils ont raison, comment expliquent-ils que le chômage n’existe que concomitamment à ces mêmes théories interventionnistes ? Et comment expliquent-ils leurs quarante ans d’échec ?

En fait, ce débat sur la théorie économique est un rideau de fumée. Les politiciens sont tout sauf des idiots et si jamais ils ne se sont réellement attaqués au chômage jusqu’à vraiment en faire un concept du passé, c’est qu’ils n’y ont aucun intérêt politique. Oh bien sûr, le chômage est en tête des programmes politiques de tous bords depuis des décennies. Mais il n’est jamais au mieux que raboté, étouffé, calmé. Jamais supprimé. Jamais vous n’entendez dire que le SMIC est une cause profonde du chômage et qu’il est donc désormais supprimé, puisque la lutte contre le chômage le justifie. Je pense qu’il y a à cela deux explications en rapport avec notre liberté.

La première touche la théorie économique. On l’a vu, si ces théories sont nombreuses, elles ne peuvent être que de deux types : interventionnistes ou pas. Or comment imaginer que le politicien, dont l’existence même, la survie repose sur la croyance qu’il peut agir sur notre bonheur, que ce politicien adopte un discours ou une théorie qui reposerait sur l’idée que toute intervention politique dans l’économie ne peut être que néfaste ou nuisible ? On comprend aisément pourquoi toutes ces théories fleurissent et prospèrent : parce qu’elles ne servent qu’à une chose : entretenir la croyance envers le pouvoir politique et en sa capacité à nous garantir notre bien-être.

Mais je crains que la raison principale au chômage soit bien pire, bien plus sordide. Le chômeur est en état de dépendance. Pas tous certes et heureusement. Mais le chômeur de longue durée est forcément dans cette configuration, sinon il s’en sortirait tout seul. Il a besoin de ses allocations, de l’aide de Pôle Emploi et de tous les avantages sociaux afférents à ce statut. Il devient dès lors un client politique, un manant qui vit de l’aumône sociale. Un esclave moderne donc. Et un esclave mendiant, en plus. Ces clients-là sont précieux pour le pouvoir, à une époque de fort abstentionnisme, ils forment un réservoir de votants hautement appréciable de nos vampires élus.

Un autre thème très proche dans le dogme socialiste, un thème de la famille de la justice sociale, et lui aussi lancinant et rampant depuis des décennies dans les abysses de déficits dignes de trous noirs, c’est bien sûr celui de la soi-disant sécurité sociale. Evidemment, la Sécu est un autre de ces emblèmes de notre social-démocratie qui repose sur une conception marxiste de la société. Le célèbre Laurent C. qui sur Contrepoints raconte son épopée obstinée et courageuse face à l’institution le dit très bien, le credo de la Sécu n’est rien de moins que : « chacun reçoit en fonction de ses besoins et paie en fonction de ses moyens ».

Pourquoi cela n’est pas libéral ? Justement parce qu’il y a dans ce principe un déséquilibre dans les flux qui est profondément immoral. Le moteur humain que constitue l’envie, qui par ailleurs est la source de nos initiatives et de toute l’histoire du progrès, fait que chacun a des besoins infinis. Et la vie consiste justement à chacun les arbitrer selon ses propres moyens, ce que l’économiste appelle « agir ». Rompre le lien de responsabilité individuelle entre besoins et moyens, comme veut le faire la Sécu pour nous protéger par sa bienveillance collective de façade, c’est démonter l’agir humain, c’est contester la vie de chacun au profit d’une collectivité qui décide à notre place mais jamais à notre profit à tous et surtout à chacun.

Mais ce que l’expérience de Laurent C. nous apprend est pire que ces considérations d’ordre économique. Tout le projet de Laurent repose sur sa certitude de réussir à quitter la Sécu parce que son monopole est aboli et même reconnu illégal par l’Europe depuis de nombreuses années. Pourtant le cancer bureaucratique français résiste, chaque pince du crabe tente de le retenir au sein des filets du monstre. Chacune des institutions de la Sécu nie notre liberté de choix d’assurance santé. Pourquoi donc ?

On peut imaginer trois raisons essentielles, forcément relativement irrationnelles, puisque la rationalité n’a plus lieu d’être dans cette histoire. En premier lieu, l’immense déficit joue. Bien évidemment, ceux qui cherchent à fuir ne sont pas ceux qui profitent du système, ce sont donc les cotisants qui veulent quitter le Titanic. Mais si l’information se transmet, si de plus en plus de cotisants quittent le navire, qui va payer pour les autres ? Comment le déficit peut-il faire autrement que plonger ? On retrouve ensuite les deux arguments évoqués pour le chômage, sans surprise. Reconnaître la fausseté du principe de base de la redistribution sociale, fût-elle relative à la santé, ce serait reconnaître la nocivité de l’interventionnisme redistributif étatique. Et bien sûr le clientélisme électoral venant des bénéficiaires joue de même à plein.

Un fait divers récent me servira à illustrer l’écart de liberté que nous subissons entre l’argument théorique de la solidarité et sa manifestation spontanée et réelle. Une « Mamie Loto » a pendant des années organisé des lotos entre clubs de personnes âgées, pour notamment collecter des fonds pour des œuvres caritatives diverses, dont notre cher Téléthon. Voilà donc une bien brave femme. Mais il lui est hélas sorti de la tête, à elle et à ses collègues manifestement, que nous sommes en France. Or en France, les jeux d’argent sont un monopole d’état. Pourtant, je ne sais pas chez vous, mais chez moi il en fleurit un peu partout. On est donc loin du monopole.

Où est donc le hic ? C’est que le monopole, ça permet des arrangements. Tant que vous créez une association qui collecte les gains et surtout qui paye un impôt colossal dessus, le monstre froid ferme les yeux, il se contente de la seule chose qui compte vraiment, le fric. Mais notre Mamie a cru pouvoir passer au-dessus de cela sous prétexte sincère d’action de solidarité. Ne sommes-nous pas en Socialie ? Pour sûr, tous ces braves socialistes approuveront son action. Or, pour bien rappeler ses règles et son pouvoir, le monstre a préféré mettre une nonagénaire aux fers plutôt que de fermer les yeux et prendre le risque d’une dangereuse jurisprudence. Vive le fisc.

Ces aspects sociaux sont assez bien connus des libéraux comme étant des domaines où notre liberté est bafouée, même si tous ne mesurent pas toujours jusqu’à quel point. Mais il y a bien d’autres domaines de la vie courante où c’est le cas, je dirais même que rares sont les domaines où ce n’est pas le cas. Ainsi la circulation routière. Une des caractéristiques d’une société libre, c’est sa diversité, reflet de la diversité humaine. On nous bassine de nos jours pour imposer la diversité sociale, mais à y bien regarder, cela n’est qu’un oxymore de plus, la diversité étant une réalité et non un produit de lex, dura lex. Or sur les routes, que constate-t-on ? Un seul code de la route pour tous. Il y a des rapides ou des lents ? Un seul code. Il y a des voitures sûres ou des épaves ? Un seul code. Il y a des urgences et des vacances ?  Un seul code.

Déjà, à bien y réfléchir, on pourrait se demander pourquoi le code ne se limite pas juste à la règle de la conduite à droite et à celle de la priorité à droite ou à gauche aux ronds-points. Cela suffit pourtant et cela a été le seul jeu de règles pendant des siècles. On m’opposera l’augmentation du trafic, celle de la vitesse et tout ce qui va dans le sens d’un plus grand risque sur la route. Mais une telle réflexion commet deux erreurs d’analyse. La première manque de réalisme. S’il y a tant d’accidents, c’est en grande partie de la faute de la conception du réseau routier, bien plus que des chauffards supposés.

Vous ne me croyez pas ? Regardez les autoroutes. Je ne suis pas spécialement favorable à ces voies, mais force est de constater qu’elles sont bien plus sûres. Pourquoi ? Parce la conduite y est bien plus homogène, et cela par conception. Imaginez qu’il y ait des routes pour vacanciers sans besoin de vitesse et des routes pour commerciaux pressés sans limite de vitesse. Vous croyez que cette dernière serait plus dangereuse ?  Seconde erreur, le manque de confiance. Le socialiste n’a pas confiance en son prochain et va chercher auprès de l’état et de ses règles la réponse à la peur qu’il a de l’autre. Le libéral sait que l’autre n’a en général rien contre lui et ne cherche pas particulièrement à le tuer et n’a recours à la justice que pour sanctionner les rares malveillants. Pourquoi en irait-il autrement sur la route ?

Regardez les gendarmes qui nous guettent de leurs radars. Que disent-ils ? Ils cherchent à forcer les contrevenants à rentrer dans le rang, ce qui est bien l’indice d’une volonté tout sauf réaliste et diversifiée. On ne s’intéresse pas au conducteur dangereux, mais au conducteur qui ne se conduit pas comme on l’exige, puis on l’éconduit, sans chercher plus loin. Belle preuve de la contradiction socialiste.

Avec le code de la route unificateur, tout le monde en fait se trouve incapable de rouler selon ses propres capacités et se trouve en situation plus dangereuse non pas dans l’absolu, mais par rapport à ceux qui partagent la route avec lui et qui ne le devraient pas. Alors on nous explique que la vitesse doit être réduite, toujours plus bas, sans que les raisons profondes soient touchées du doigt et donc les résultats sont à la hauteur. Regardez les routes des pays exotiques, la conclusion vient d’elle-même.

Le domaine de l’énergie est un autre sanctuaire de notre liberté bafouée. Je n’irai pas sur le terrain béatement écologiste, car je pense que les écologistes se trompent le plus souvent dans leur analyse marxiste des problèmes. Considérons les barrages hydroélectriques, Sirvens a fait les manchettes récemment. Personne n’est dans le sujet, hélas. Car tout cela n’est que l’expression d’un total manquement aux règles les plus basiques de respect des droits de propriété privée. Si la propriété avait été respectée, rien de tout ce micmac ne se serait produit. Voyons pourquoi.

Imaginez une vallée quelconque, où la géologie et la configuration pourraient permettre d’envisager un barrage de production électrique rentable. De deux choses l’une : soit une entreprise se constitue pour mener un tel projet à bien, soit personne n’arrive à réunir les capitaux et dans ce cas la question est réglée : personne ne croit en ce projet, donc il ne se fera pas. Ce premier point est important. L’état n’a pas plus que quiconque la capacité à savoir si un projet vaut le coup – et le coût – ou pas. L’état n’a donc pas la légitimité à nous imposer ses projets, fussent-ils pour un intérêt général immatériel. Électrifier la France n’est pas une raison valable pour exproprier des vallées entières. La seule manière de concrétiser la pertinence d’un projet c’est de s’y jeter à l’eau – si on peut dire pour un barrage – pour espérer en tirer profit. Donc un barrage ne peut être espéré – j’insiste sur espéré – utile que si des capitaux privés suffisants le financent, avec bien sûr l’espoir de revenus supérieurs en retour.

Mais ce n’est pas suffisant pour que le barrage voie le jour. Il faut de plus que l’entreprise ainsi créée achète les terrains qui seront noyés. Elle est pour cela obligée de convaincre chaque propriétaire. Et si un seul refuse, le projet tombe… à l’eau. On voit déjà ici combien il est facile de faire de grands projets pour l’état. Il ne s’embarrasse pas de telles considérations. Il exproprie les récalcitrants et voilà tout, au moins, en bons pragmatiques, on avance. Mais on marche sans aucun scrupule sur le citoyen et de ce fait on investit dans des projets – pardon, on dilapide des sommes – qui ne respectent pas l’intérêt de toutes les parties prenantes.

A ce stade, notre entreprise a obtenu les terrains, dispose des fonds pour construire la retenue et s’apprête à noyer la vallée. Mais ce n’est pourtant pas tout à fait fini. Car si vous habitiez en aval, que feriez-vous probablement ? Vous ne manqueriez pas de rencontrer les responsables du projet pour leur exprimer deux risques que le barrage fera peser sur vos biens. Si vous êtes agriculteur, ou pisciculteur, ou tanneur, vous avez besoin de l’eau qui passe chez vous. Et tout habitant a de plus besoin d’être rassuré quant au caractère improbable ou du moins assuré d’une rupture de la retenue et donc d’une inondation dévastatrice. Ces sujets ne sont tout simplement pas traités dans notre pays. Dans un pays de liberté, il serait impensable que l’entreprise du barrage n’établisse pas un contrat avec l’aval pour régler ces questions.

Ainsi, l’affaire Sirvens n’existerait pas. Pas de projet inutile. Pas de contestation légitime laissée sans résolution. Notez que je dis bien « contestation légitime ». Les Verts et autres râleurs ne sont pas tous porteurs de contestation légitime, du moins aucun de ceux qui n’est pas propriétaire des terres touchées. Dans un état de droit, personne ne peut faire agir ledit état contre ce que je décide chez moi tant que cela ne touche pas sa propre propriété. Notons pour finir que cette histoire pourrait être déclinée de la même manière pour ce qui touche au nucléaire, aux gaz de schiste, aux autoroutes et bien d’autres grands projets dits d’intérêt public mais présentant des risques majeurs.

J’avais imaginé conclure cette première partie par une liste indicative des professions qui sont soit contraintes soit dont l’existence même est l’expression de la contrainte. Mais la liste est si longue que je préfère faire l’inverse en vous invitant à tenter de trouver une seule profession qui serait vraiment libre dans ce pays. Pour ma part, je n’ai été capable d’en trouver qu’une seule : artiste. Et encore, parce que ce terme est suffisamment flou pour pouvoir être …. librement interprété….

Friday, November 7, 2014

La question du prix

Ces jours derniers, un ami a reçu un message sur Tweeter  d'un « avocat et citoyen engagé » de la région toulousaine (http://blogs.mediapart.fr/blog/cleguevaques) qui a cru malin de lui affirmer que « le [problème] avec les libéraux (même prix Nobel) c’est qu’ils résument l’[économie] à 1 question : le prix. Simpliste ! » Cher citoyen engagé, vous ne faites là qu’afficher une incompréhension commune des libéraux et des idées que nous avons la fierté de défendre. Laissez-moi tenter de vous éclairer.

On pourrait attendre d’un avocat qu’il fût mieux informé de l’histoire de la liberté. Les libéraux ne sont pas et n’ont jamais été de simples économistes. Pire, la majorité de ceux qu’on qualifie de libéraux de nos jours ne le sont pas et ne sont qu’une forme masquée d’étatistes, voire de socialistes.

Le libéralisme nous vient tout droit des Lumières. En France, ses Pères se comptent chez les Turgot, Cantillon, Boisguilbert, Say ou Guyot, avec Frédéric Bastiat comme figure emblématique. Jacques Rueff, Friedrich von Hayek ou Jean-François Revel, plus près de nous, étaient d’authentiques libéraux. Non, ni Keynes, ni les prix Nobel, ni Bernanke, ni même Sarkozy ne sont des libéraux. On pourrait même très largement débattre du libéralisme de Jean Tirole, ne vous déplaise. Et si vous voulez des références encore plus authentiques en économie libérale, intéressez-vous à Ludwig von Mises.

Or tous ces grands noms ont en commun de ne pas faire l’erreur que vous nous reprochez. Depuis Richard Cantillon, puis au XIXe siècle avec J-B.Say et Carl Menger, on a compris que la valeur des choses ne s’exprime pas que dans leur prix. La valeur, c’est ce qui nous pousse à commercer. Si vous décider d’acheter les services d’un avocat, c’est que vous pensez que cela vaut plus que cela va vous coûtez – du moins ce que vous estimez comme coûts à cet instant. Il y a donc un prix d’un côté, et la valeur de l’autre, toujours supérieure – sinon, pourquoi payer un avocat ?

On voit donc que le libéral sait très bien que l’économie n’est pas faite que de prix. Dans la valeur, notion totalement subjective et personnelle, il y a tout ce que chacun veut bien y mettre. De l’affectif. Des couleurs. Des arômes. De l’envie. Ou au contraire de la peur. Tout ce que vous pourrez imaginer entre en effet en jeu. Mais parce que la valeur est personnelle, il est impossible de la quantifier. Alors on en revient au prix, quantité monétaire. Non pas parce que le prix est la valeur, mais parce qu’il en est la seule approximation universelle qu’on connaisse.

Vous avez raison sur une chose, cependant. Les économistes modernes contestent cette vision de la valeur. Mais c’est bien là l’indice qu’ils ne sont pas libéraux.

Saturday, November 1, 2014

Différence entre libertarien et libertarien

Il traîne depuis bientôt un an sur YouTube la vidéo qui suit, où Patrick Smets, président du Parti libertarien belge donne sa vision de « ce qui distingue les libertariens des libéraux » : https://www.youtube.com/watch?v=f3IrYMMfrR8

C’est un tel amalgame de « contre-vérités » comme on dit désormais que je me dois de réagir, n’ayant déjà que trop tardé.

Pour être sûr de ne pas être accusé de détourner ses mots, je les copie plus bas, avec le minutage de chaque extrait dans la vidéo. Pour ceux que ce long texte découragerait, je vais tenter tout d’abord de faire une synthèse du propos et de ma critique.

Mais tout d’abord, il me faut anticiper sur une question qui ne manquera pas de m’être adressée : Pourquoi taper sur un libertarien au lieu de taper sur les socialistes ? Ne ferais-je pas meilleur usage de mon temps à aller au combat à gauche ou à droite plutôt que critiquer un ami politique ? Poser une telle question, c’est ne pas avoir compris du tout les enjeux que les libéraux doivent affronter, j’ose le dire, et c’est le cœur de mon message dans tout ce qui suit.

Le libéralisme n’est qu’une idée. Il est, elle est dans les livres. Tout ou presque y est écrit. L’idée demeure, elle est désormais immortelle. L’enjeu de notre liberté n’est donc plus dans la définition du libéralisme, mais dans sa transmission, à tous, au plus vite. La communication est donc tout l’enjeu, la condition expresse de notre sortie de l’esclavage étatique. Mais une communication intègre, non déformée, il faut que toute l’idée, rien que l’idée soit transmise, levez la main et dites je le jure. Sinon la cible sera manquée, ou retardée.

Cette perversion, cette déformation de l’idée libérale, c’est le cœur de la stratégie de tous les socialistes qui ont choisi de se faire passer pour néolibéral ou libéral truc ou machin. Brouiller le message transmis pour le reprendre à son compte, voilà une stratégie socialiste typique, sophistique. Et il faut la dénoncer, car elle nuit gravement à notre liberté. Donc oui, il faut taper sur les socialistes.

Mais quand on se positionne comme libertarien, on se positionne d’emblée comme porteur de l’idée libérale pure et intègre. Dès lors, la seule question qui devrait se poser pour un libertarien, c’est celle de la  transmission du message avec toute la rigueur qui s’impose. Sinon on fait le jeu de nos opposants. Or voilà que PS ne respecte pas le message, voilà qu’il le brouille lui-même.

Alors l’image que le libertarien non rigoureux donne de nous est à ce moment-là une catastrophe. Non seulement il nuit au message, mais en tant que président de parti, il donne des munitions à l’adversaire pour lequel il devient dès lors facile de décrédibiliser nos idées, déformées qu’elles sont par leur porte-voix. Voilà pourquoi je suis intraitable avec les mauvais libertariens et les mauvais libéraux. Ils font le jeu de l’adversaire, ils nous tirent un chargeur entier dans le pied.

Mais revenons à cette fameuse vidéo. Il me semble que la dérision derrière laquelle Patrick Smets (PS) se camoufle est un bien piètre cache-sexe. Il va sur le terrain du ridicule, sûr de lui. Pourtant, il dit beaucoup de bêtises et son érudition apparente n’est guère convaincante et pleine de lacunes, voire de fausseté. Surtout, il prend un point de vue pseudo-historique et politicien, sans jamais aller dans le fond. Or c’est là son talon d’Achilles.

Les libertariens français, Pascal Salin en tête et Henri Lepage, inventeur du terme, ne sont pas de simples foldingues ridicules, comme sa moquerie le laisse à penser. Si Pascal Salin a titré son livre « Libéralisme », c’est bien parce qu’il n’y a pas d’autre théorie libérale cohérente que celle qu’il y décrit, théorie qui en effet est la théorie libertarienne. Libéralisme et libertarianisme ne font qu’un. Quiconque a lu et compris Rothbard le sait bien. On peut douter que le conférencier l’ait compris.

On peut penser, du moins c’est ce que cette vidéo laisse accroire, que PS et ses proches ont choisi de dénommer leur parti comme « libertarien » pour deux raisons. Pour occuper l’espace libéral en Belgique, le libéralisme y ayant pris une connotation québécoise, américaine, c’est-à-dire à gauche. Et par traduction mal réfléchie du terme « libertarian » américain, issu de la même logique outre-Atlantique. Manque de chance, il a oublié et sa langue et l’histoire de ses idées et ne se rend pas compte que « libertarien » a déjà un sens bien précis, défini par Henri Lepage, et qui converge sans conteste avec celle de la liberté et avec le sens que Rothbard lui donnait, lui qui savait qu’il ne pouvait y avoir de nuance à la liberté.

Alors il tente de nous expliquer que le terme libéral est politiquement trop connoté et donc qu’ils ne pouvaient pas l’adopter. Ses railleries du début de la vidéo l’illustrent. Son (trop) rapide historique veut l’expliquer, mais il ne le dit jamais clairement. Trop malin qu’il est, en bon politique, il reste ambigu, oubliant Talleyrand : « On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment ». Car tout cela ne serait pas bien grave s’il ne s’agissait que de marketing. Mais il oublie totalement les idées dans son speech. C’est bien beau de discuter de l’histoire, mais ce n’est pas elle qui fait un vrai programme électoral ni un positionnement politique.

Or ce n’est pas un hasard si Pascal Salin, qu’il raille, a choisi « Libéralisme » comme titre, c’est bien dommage que PS ne se pose pas cette question pourtant essentielle. PS commet selon moi deux erreurs à cet égard et ce sont ces deux erreurs qui motivent ma réaction. La première tient à la lutte sur ce qu’est vraiment la liberté et la seconde est en rapport avec le terrain politique.

Je passerai sur les références très médiocres qu’il utilise pour son historique du libéralisme, je développe cela ci-dessous. Sa conclusion de la fin est probablement le meilleur résumé de sa pensée, avec son analogie d’un état plancher pour les libéraux ou plafond pour les libertariens. Ce genre d’analogie est très maladroit. Tout d’abord, elle repose sur un terme, « état » trop ambigu pour que l’analogie fonctionne. Un libertarien ne conteste pas l’état dans sa fonction, mais dans son monopole organique. On peut ainsi dire que pour un libertarien, les fonctions régaliennes sont un plancher inéluctable mais que par contre le monopole de la force ne peut même pas être un plafond puisqu’il ne saurait exister. À l’inverse, l’analogie du plancher libéral renvoie au minarchisme dont on montre facilement qu’il est vide de sens et ne peut que converger avec le plancher libertarien. Tout cela pour illustrer le vide ou l’incohérence idéologique du propos, alors même que cette vidéo est censée tout clarifier.

On me reprochera que moi-même je me pose en libertarien et non en libéral, démontrant ainsi ma propre incohérence. Quiconque me suit ou me lit un peu sait que ma position consiste au contraire à contester à ceux qui se disent libéraux ces fausses idées qui ne sont pas celles de la liberté, et que le terme de libertarien ne sert qu’à les porter en une théorie cohérente. Le libéralisme véritable nous vient des Lumières, il est le seul à porter la liberté, laquelle se théorise comme les libertariens – les anarcho-capitalistes, pour être encore plus précis – le défendent – voilà comment les choses s’articulent en réalité.

Enfin et surtout, sur le terrain politique, et j’en termine ici avant le détail de la vidéo. En évitant, en refusant l’assimilation avec le libéralisme, PS renonce au combat sur ce mot sur le terrain politique, il renonce à reprendre le terrain abusivement conquis par la gauche sur les idées de liberté, il renonce à faire comprendre que ces gauchistes qui se disent libéraux ne sont rien d’autre que des socialistes ou même des tyrans, il renonce à les dénoncer, il renonce à faire éclater la vérité de l’héritage des Lumières, il renonce à gagner cette pseudo guerre dont Mises n’a rien perdu mais a au contraire posé les bases, il renonce au seul combat politique qui vaut la peine d’être mené dans nos social-démocraties déliquescentes et euphémistes. Quel dommage.

00:00
« Alors venons-en aux différences avec les libéraux. Venons-en aux différences. Parce qu’effectivement, il y a une énorme confusion qui nous vient surtout de France, où les libertariens français se trouvant devant un vide politique en matière de libéralisme, se sont dit : finalement, c’est pas plus con de réutiliser le mot « libéralisme » qui est dans les dictionnaires, plutôt que d’essayer d’imposer un néologisme comme « libertarien » qui, il faut bien le reconnaître, est un peu moche, mais qui au moins désigne ce qu’il désigne. Et donc, ils ont fait, les libertariens français, vous allez voir un bouquin de Pascal Salin, qui est un libertarien pur jus, il a une brique, il a sorti une brique sur le libertarianisme, il l’a appelée « Libéralisme ». Ah bravo ! Ah bravo ! Merci, je suis sûr qu’au moment où il l’a fait, c’était intelligent de le faire, mais aujourd’hui ça n’aide pas à rendre clair le débat. »

« Enorme confusion »
Une confusion ? Quelle confusion et qui la rencontre ? S’il y a confusion, pourquoi ne pas l’expliciter clairement, comment espérer la clarifier si à aucun moment on ne l’énonce ? PS aurait-il intérêt à garder un certain flou pour à ce point ne jamais exprimer ni cette fameuse confusion ni où il se situe par rapport à elle ? La confusion n’est pourtant pas bien difficile à exprimer : il existe des « libéraux » auto-proclamés et pourtant voilà que des libertariens viennent leur contester leur capacité à porter la liberté véritable, pleine et entière. C’est sans aucun doute parce que ces « libéraux » dans leur immense majorité ont oublié les Lumières et que la liberté passe par le strict respect du droit négatif et la fin du monopole de la force. Est-ce si difficile à dire ?

« Surtout de France »
La France est en effet particulière. Probablement le seul pays à la fois à l’origine des Lumières, si on met la Grande Bretagne de côté, et pourtant sans parti explicitement libéral durant des décennies, et où le libéralisme pourtant porté sur les fonts baptismaux ici même, reste un mot tabou. Et où dans les années 80, via Henri Lepage et pour à la fois éviter ce terme honni de libéral et exprimer les idées portées avec la plus grande rigueur, le terme « libertarien » apparaît, inspiré de libertarian bien sûr, mais dans sa version rothbardienne plus précisément. Car pour Rothbard, il n’y a aucune ambiguïté, il faut le souligner.

Et puis voilà que se créent un parti « libéral démocrate » et un parti « libertarien » qui tous deux se revendiquent de Locke et de ses nombreux héritiers. Alors qu’un peu partout, au Québec par exemple, le parti Libéral est un parti socialiste, ou social-démocrate, comme les Democrats le sont aux Etats-Unis, et que libertarian s’impose pour porter le sens de « libéral classique ». Est-ce donc là la fameuse source de confusion ?

Mais à bien regarder, pour une fois l’exception culturelle française a raison et c’est bien là tout le malentendu qui nous occupe ici. Car en France, d’une part « libéral » veut dire libéral, c’est-à-dire héritier des Lumières, de Locke, de Bastiat ; d’autre part « libertarien » signifie libertarian au sens d’anarcho-capitaliste. Mais cela ne s’arrête pas là, car comme le terme est hérité de Rothbard qui l’a très bien montré – au même titre qu’un Molinari – il véhicule l’idée forte qu’il est le seul vrai libéralisme, celui qui organise les principes libéraux, sans aucun compromis et en pleine cohérence, en un modèle de société à la fois réaliste et abouti et que tout autre libéralisme prétendu n’en est qu’un avatar.

Autrement dit, le libertarien français revendique un libéralisme abouti et sans compromis ni compromission, là où il me semble que le libertarien belge semble se contenter d’un pâle libéralisme classique vaguement teinté de Mises utilitariste et de Hayek démocratisant. Et je ne demande qu’à me tromper, mais c’est ce que je tire des mots prononcés.

« Les libertariens se sont dit »  - « Désigne ce qu’il désigne » - « Libéralisme de Pascal Salin »
Tout d’abord, un vrai libéral devrait éviter de nommer ainsi des collectivités vagues et sans substance, là où en réalité il ne s’agit que de quelques individus bien identifiés. Plus sérieusement, ce n’est pas ce qui s’est passé et le croire vraiment serait la preuve de l’incompréhension du sens des mots. Encore une fois, pour un Pascal Salin, il n’y a pas plus de doute que Mises en avait avec son ouvrage éponyme (« Libéralisme » vs « Liberalism ») : il n’y a qu’un seul libéralisme car il n’y a qu’un seul jeu très réduit de principes qui le déterminent. Et ce libéralisme est celui que les libertariens portent. C’est aussi simple que ça.

« Rendre clair le débat »
Débat ? Mais quel débat ? Il est très clair le débat, ce n’est pas un débat, c’est tout au plus une explication qu’il faut faire, une vérité qu’il faut oser dire. Le libéralisme n’est qu’un, le terme a été usurpé et abusé par les sociaux-démocrates et la liberté ne connaît qu’un ennemi qui est l’état monopole de la force. Les libertariens se lèvent pour le rappeler et contester leur prise de pouvoir aux socialisants de tous poils. Voilà tout le débat. On peut mettre plus ou moins de fleurs autour des mots, mais cela ne change rien à cette simple réalité.

00:52
« Alors, les libéraux et les libertariens ont des racines communes, c’est évident. Et vous disiez, M. le Président, que nous étions les grands-parents des libéraux actuels. Je vois plutôt ça dans le sens inverse, c’est que les libéraux sont les grands-parents des libertariens et que les libertariens sont la génération montante. »

« Racines communes » - « Grands-parents »
Tout le long, on mélange deux choses dans cet exposé, la politique et les idées. La politique a divergé, mais les idées restent les idées. À cet égard, parler de racines communes suppose de se placer sur le plan des idées, alors que PS fait tout son argumentaire sur l’histoire politique. Mais entrons un instant dans son jeu.

À ma connaissance, le premier anarcho-capitaliste, pas encore autrichien mais très proche en tant qu’héritier de Bastiat, fut Gustave de Molinari. Et encore, on pourrait lire John Locke lui-même de manière quasi-libertarienne. La question de l’antécédent, de la racine des idées n’est pas tant celle d’un strict héritage. On se rend compte en fait que les différents auteurs ont apporté une contribution ou simplement transmis le message – le seul, celui de la liberté – avec plus ou moins de rigueur ou de clarté d’esprit, selon comment chacun avait pu en hériter – s’il faut employer ce mot – et se l’approprier.

La seule racine commune est identifiée, formalisée depuis les Max Weber, les Frédéric Bastiat, les Spooner : la résistance à l’état, la libéralisation de son emprise et donc l’avènement du respect du principe de non-agression. Ce n’est pas une supputation, c’est une conséquence logique de la définition même de la liberté.

Ce n’est pas parce qu’il y a de nombreux auteurs se disant ou réputés libéraux qui ne vont pas jusqu’à un tel explicite que cela change quoi que ce soit à la logique des idées, ni à ce que liberté veut dire. Ce n’est pas parce qu’un Hayek n’a pas su affirmer clairement l’anarcapie comme seule option qu’elle ne demeure pas cette unique option. Ce n’est pas parce que certains voient en Maurice Allais un libéral que la seule analyse économique libérale et réaliste valable ne demeure pas l’individualisme méthodologique. Et ainsi de suite. La question n’est pas celle de l’histoire, mais celle des principes.

En d’autres mots et pour conclure ce point, la question des racines ou des filiations peut être intéressante pour l’histoire des auteurs, pour comprendre comment les idées ont circulé et pourront circuler, mais elle n’a aucune valeur probante dans l’analyse politique et donc dans la recherche de différences entre libéraux et libertariens. Il ne peut y avoir qu’une démarche, celle qui part du corpus d’idées induites par la liberté et identifie à quel degré l’auteur ou la personne porte et véhicule ces idées. L’histoire des auteurs libéraux est celle d’un chemin où de proche en proche, peu à peu, de plus en plus d’auteurs s’approprient et portent avec plus de cohérence ce corpus. Voilà à mon sens la seule réalité. Et notre rôle devrait être d’élargir le nombre des auteurs ou simples quidams qui portent pleinement ce corpus, avec une grande exigence de cohérence. Ce devrait être cela l’objet de nos partis.

« Génération montante »
Ce terme me semble maladroit, même si je veux bien croire que PS, pris dans l’exposé, n’en a pas mesuré le sens. Car il y a deux images négatives induites par ce terme. En premier, une idée fugace. Les libertariens d’aujourd’hui peuvent en effet se bouger et faire du bruit, mais comme le disco a laissé la place au rap, ils partiront comme ils sont venus et la génération suivante portera un autre message, un autre feu de paille. Mais cette expression s’emploie aussi pour parler de groupes qui sont de mode au sein du système, que le système reçoit et laisse percer le temps d’une mode ou d’une jeunesse.

Or il me semble que le message, la vocation, l’ambition des libertariens devrait être tout autre. Elle ne peut pas, hélas s’inscrire sur le court ni sur le moyen terme. Il a fallu un ou deux siècles pour dériver de libéral à pseudo-libéral, il faudra plus d’une génération pour arriver à redresser un tel Titanic. Tout parti libertarien se doit donc de combiner pragmatisme et réalisme de long terme. Et il se doit de ne pas jouer dans le système, puisque c’est le système lui-même qui est l’ennemi. L’approche partisane devrait donc exploiter le moyen de promotion que constitue l’option politicienne, mais dans le strict registre d’une opposition sans faille.

01:16
« Pour bien sentir la différence entre les deux, il faut regarder l’histoire du mouvement libéral. Et je vous invite à lire un livre qui est sorti il n’y a pas si longtemps, qui est une sérieuse brique mais qui est vraiment passionnant, qui est un livre de Serge Audier, qui s’appelle : « Néolibéralisme, une archéologie intellectuelle ».
C’est tout à fait passionnant de retrouver l’histoire finalement de la famille, c’est comme si vous étiez en train de feuilleter un album de famille. Alors ça été écrit pour dénoncer le néolibéralisme, ça a été écrit – enfin je n’ai pas encore lu la fin, pour l’instant finalement, je le trouve relativement honnête, mais c’est assez sympa, c’est comme retrouver un vieil album de famille, où un retrouve les conflits entre Mises, Rueff, Hayek, compagnie, comment tous ces gens se sont mis ensemble. Et ce qu’on découvre de façon tout à fait explicite, c’est tout le travail idéologique autour du libéralisme qui se passe dans l’entre-deux-guerres et dans l’immédiat après-guerre. »

« Il faut regarder l’histoire du mouvement libéral »
Voilà bien toute l’erreur à la source de cet exposé et de nos différences respectives. Tout d’abord, intellectuellement, croire que l’histoire nous apprend des choses est une erreur épistémologique. Ce serait comme croire que l’histoire pourrait nous apprendre que 2 et 2 font 4. Non, c’est l’inverse. Il faut avoir l’intuition de l’égalité pour ensuite vérifier qu’en effet elle se confirme partout. De même, il faut avoir une lecture des événements pour ensuite tenter de la confirmer face aux faits historiques. Les faits historiques ne nous apprennent jamais rien par eux-mêmes. Donc regarder l’histoire suppose d’en avoir déjà une lecture, celle bien évidemment que PS nous sert par cette intervention. Mais en aucun cas cela ne signifie que c’est la seule possible.

Surtout, on s’intéresse aux mouvements vus sous l’angle politique et non sous l’angle strict des idées. S’intéresser à un « album de famille » pour tenter de démontrer que le libéralisme n’est plus ce qu’il était, ce serait un peu comme dire que le coma de Schumacher aura transformé le sport automobile. C’est faire le jeu de l’adversaire, c’est sortir du champ des idées, là où nous sommes forts, authentiques et imbattables pour aller sur le champ de la magouille et de l’illusion où ce sont les socialistes les experts. C’est accepter de donner une image ou un message de flou et de compromission qui est inverse de notre raison d’être.

« Serge Audier »
Le choix de ce Serge Audier pour étayer son histoire du libéralisme est des plus contestables et condamne dès le départ PS à faire reposer sa thèse sur une lecture historique biaisée et peu favorable, au point qu’on est en droit de s’interroger quant au dessein.  Un coup d’œil sur Wikipédia suffit pour comprendre que ce monsieur ne construit pas un simple « album de famille », puisqu’il parle de ses adversaires.

Il y a certainement bien d’autres ouvrages historiques alternatifs d’intérêt, mais je me permettrai d’en recommander un en particulier : David Boaz, Histoire de la Liberté, traduit par Thomas Heinis et moi-même, tiré de l’ouvrage original « Libertarianism: A Primer ». Pas tant parce que j’ai contribué à le traduire et à l’éditer en Français via l’Institut Coppet que parce qu’il donne un éclairage très différent sur le fameux côté anarchiste américain que critique PS.

Puisque Mises est au centre de la discussion, il y a aussi la biographie de Ludwig von Mises établie par Guido Hülsmann – The Last Knight – un monument qui montre une toute autre vision. Par exemple, on y trouve, s’agissant de la Société du Mont Pèlerin, que « From the beginning, Mises had been skeptical about the ecumenical concept… » (Depuis le début, Mises restait dubitatif quant au concept œcuménique [de la société]...). On n’y trouve également aucune trace du terme « archéo-libéral », une pure invention de monsieur Serge Audier – il suffit de Google pour s’en convaincre.

« C’est assez sympa »
Le problème de l’approche historique, Mises l’explique très bien dans l’Action Humaine, c’est qu’elle ne nous apprend rien qu’on ne sache déjà. Il faut avoir une lecture, une intuition de l’histoire pour pouvoir en tirer des passages et des événements qui puissent lui faire dire ce qu’on veut qu’elle dise. Ce n’est pas par la lecture de l’histoire, forcément biaisée, qu’on peut définir une idée, c’est par l’idée elle-même, éventuellement par l’analyse de son appropriation par tel ou tel personnage. Approcher le libéralisme comme une promenade ou un album de famille sans plus regarder le fond ne fait que contribuer à la dérive de nos idées.

Avec une telle démarche de lecture de l’histoire, on pourrait dire que de tels libéraux confondent route et sorties de route – au sens des accidents ; ils veulent construire une route vers la liberté à partir des sorties de routes, perdant ainsi tout sens de la direction finale, au lieu de veiller à rester sur la ligne droite d’origine.

« Travail idéologique autour du libéralisme »
Travail idéologique ? Pardon ? Une idéologie ? Mais le libéralisme n’est pas une idéologie, justement. Une idéologie cherche à s’imposer au réel, à plaquer un idéal sur la réalité, à modeler, à faire céder la réalité au profit d’une idée qui dès lors n’est pas naturelle, puisqu’il faut l’imposer à la réalité. Mais le libéralisme, lui, il est naturel, justement. Pas besoin de le plaquer à la réalité.

Toute l’idée libérale, toute la revendication politique libérale, c’est le laisser faire, c’est la revendication de ne pas se faire imposer la moindre idéologie. Comment dès lors PS peut-il imaginer légitime de parler d’un travail idéologique libéral qui aurait été pertinent dans la période qu’il prend comme référence ? Ce devrait au contraire être pour lui un signe de dérive, un signe de sortie du libéralisme. Penser que des mouvements qui se déclareraient se lancer dans un « travail idéologique » seraient des mouvements libéraux, c’est soit ne pas avoir compris le libéralisme, soit renoncer à leur contester l’abus de ce terme qui nous est cher.

Contrairement à toute sa thèse, ce n’est pas en cédant du terrain aux abuseurs de mots que la liberté reviendra. Ce n’est pas en changeant de nom non plus – ils viendront en abuser de la même façon, on en a déjà des exemples, tel le FN qui prétend disposer d’un économiste libertarien. Non, la seule option, c’est la reconquête, c’est le combat par les idées, car si nous pouvons perdre le combat médiatique, ils ne peuvent pas gagner celui des idées. Mais cela suppose du courage et de la fierté.

02:14
« C’est-à-dire vous avez effectivement une tradition qu’on va appeler le libéralisme classique, qui part de Locke et compagnie, et qui arrive, et qui couvre le XIXe siècle et qui définit le XIXe siècle, vraiment d’un point de vue idéologique et d’un point de vue économique. Et puis, vous avez la crise de 29 et après la crise de 29, on se remet à inventer toutes sortes de nouveaux libéralismes, qui vont donner naissance à ce mot de néo-libéralisme, qui depuis lors a pris d’autres sens. Mais qui à l’époque est utilisé vraiment pour désigner des théories qui finalement sont, sinon exactement celle de Keynes, sont très proches de Keynes. Et Keynes à l’époque où il écrit, il est considéré comme un auteur libéral, c’est pas un marxiste Keynes. Aujourd’hui on a tendance à présenter Keynes comme étant quasiment de l’extrême gauche – en tous cas dans les milieux libéraux – les libertariens – C’est une erreur que les libertariens font, je suis sûr que dans d’autres milieux on n’a pas tendance à lui donner ce profil-là. Mais à l’époque où Keynes écrit, c’est du libéralisme. Un autre auteur important, va être Lord Beveridge, qui est l’Anglais qui va fonder l’état-providence en Angleterre. Et tous ces auteurs ont en commun la même chose, c’est : le laisser-faire, ça ne fonctionne pas, il faut réguler, il faut réglementer, il faut plus d’état, il faut contrôler et en gros, il faut passer par armes et bagages la moitié du libéralisme classique du XIXe siècle. »

« Qui définit le XIXe siècle »
Bastiat doit se retourner dans sa tombe, lui qui, du moins pour une bonne première moitié de ce siècle, a passé ses jours à tenter d’insuffler un peu de liberté à la France, laquelle n’était pas alors si différente des autres grands pays. Allons, voyons, les Lumières, c’est bien avant le XIXe et le libéralisme classique n’a couvert aucune période de notre histoire, aucune.

« Et puis vous avez la crise de 29 »
La crise de 29 marque-t-elle vraiment une étape du libéralisme ? Il me semblait qu’il s’agissait avant tout d’un virage économique et politique ? Certes, il a conduit à un fort virage socialiste aux Etats-Unis avec Roosevelt, mais s’agissant de la liberté au XXe siècle, des dates comme la Première Guerre mondiale, la Révolution d’octobre, la Nuit de cristal ou les Chemises noires m’auraient semblé plus pertinentes. Ou si on veut vraiment rester dans le microcosme libéral, les ouvrages de Mises (Socialism en 1922 et Liberalism en 1927) me semblent également plus marquants. Ne s’intéresser qu’à 29, c’est de nouveau plonger dans la vision monétariste (pas au sens de Friedmann) de l’époque, mais ce n’est pas rester sur les rails libéraux qui sont avant tout de l’ordre du droit.

« On se remet à inventer toutes sortes de nouveaux libéralismes »
On se remet à inventer ? Tout d’abord, il est bon de toujours éviter le « on ». Comme dirait l’autre : « On ? Ils sont beaucoup là-dedans ? » Surtout, « qu’on » m’explique qui a jamais inventé le libéralisme, d’une part et comment on pourrait inventer ce qui est déjà défini et ne connaît ni ne peut connaître de variante.

Car c’est là une première erreur fondamentale véhiculée par une telle expression : il n’y a pas deux libéralismes, il n’y en a qu’un seul. Le libéralisme, c’est l’application du principe de non-agression, ou, ce qui revient au même, l’assurance du respect de la propriété privée. Il faudrait quand même, quand on se dit libertarien, que cette certitude issue de la pure logique soit claire à l’esprit et dans le verbe. Dès lors, on n’invente pas, ou plus, le libéralisme, il n’y a ni ne peut y avoir de nouveau libéralisme et, seconde erreur,  quiconque oserait dire qu’il invente un libéralisme doit être dénoncé comme un charlatan de la liberté. Voilà ce qu’on est en droit d’espérer comme discours libertarien.

« C’est pas un marxiste Keynes »
Avec ce genre d’affirmation, PS s’affirme utilitariste. Une des caractéristiques des libéraux utilitaristes, même sincères, c’est de tout relativiser. Selon qu’une option sera jugée plus « utile » qu’une autre, et sous prétexte que le marché libre en jugerait, on pourrait préférer ou admettre telle ou telle chose, en tant que libéral. Ainsi par exemple, on pourrait considérer la guillotine comme libérale parce que le coût d’un seul meurtre légalisé est sans commune mesure avec les conséquences d’un meurtrier sévissant dans la ville. Et ainsi dans le domaine économique, moins violent certes, mais selon la même logique pourtant, un Keynes pourrait être plus acceptable qu’un Marx.

Mais c’est oublier ce qu’est la liberté, voyons. Le respect de la liberté, c’est le respect de la propriété privée, et rien d’autre. Certes Marx avec son communiste producteur à partir de la « propriété collective des moyens » est clairement anti-libéral. Mais PS oublierait-il le vol institutionnalisé par les politiques keynésiennes et leur inflation et monnaie dilapidée ? Peut-il m’expliquer en quoi il y aurait une différence fondamentale entre un voleur affiché et un voleur masqué ? Entre un idéologue et un politique qui a délibérément appauvrit la Terre entière en pleine conscience ?

Un libertarien ne peut pas être un tel utilitariste qui pourrait considérer que le crime de Marx serait pire ou moindre que le crime de Keynes. Un libertarien est un jusnaturaliste qui ne juge qu’à travers le prisme du respect du droit, pas celui du un peu plus ou du un peu moins de respect du droit. Donc Keynes ou Marx, peu importe, dans le même sac, deux voleurs. On est libéral, ou on ne l’est pas.

« C’est une erreur que les libertariens font » - « à l’époque où Keynes écrit, c’est du libéralisme »
J’ai failli réagir en disant que les libertariens ne font jamais d’erreur, mais c’est exagéré bien sûr. Il demeure, notre force, celle qui devrait être mise en avant auprès des gens, celle qui fera que nos idées seront universellement adoptées, c’est précisément que nos analyses sont le plus souvent justes, ne vous déplaisent. Pas parce que nous sommes infaillibles, mais parce que notre domaine est celui de la logique. Ici encore, non, ce ne sont pas les libertariens qui font erreur, désolé.

À l’époque où Keynes écrit, ce n’est pas du libéralisme, pas plus que depuis. « On » a pu faire passer cela pour du libéralisme, cela est certain. Mais c’est bien toute la nuance, celle qu’il faut dénoncer. Les mots ont un sens, il faut lutter pour qu’ils le gardent. Sinon, Ayn Rand dirait que « on » est dans le vol de concept, celui qui pervertit les choses et la pensée. Faut-il rappeler à PS le slogan central de 1984 ? « La guerre est la paix – La liberté est l’esclavage – L’ignorance est la force ». Et pourquoi ne pas ajouter « Le libéralisme est le socialisme », tant qu’on y est ? Est-ce là assez clair, cher PS ? La liberté est la liberté, ce n’est pas en laissant les socialistes se qualifier de libéraux qu’on rendra la liberté socialiste ni les socialistes libéraux. Notre combat doit être de dénoncer les euphémismes, tous les euphémismes, et non de les admettre comme causes perdues faces auxquelles il faudrait baisser les bras.

« Le laisser-faire, ça ne fonctionne pas »
Donc tous ces auteurs sont opposés ou contestent le laisser-faire ? Mais alors si ce point est si évident, comment peut-on encore accepter de les qualifier de libéraux ? Encore une fois, ce n’est pas parce que des gens se qualifient de libéraux qu’ils le sont et il ne faut pas laisser s’installer la dérive plus ou moins orchestrée qui en résulte, car au bout de cette voie se trouve 1984.

À cet égard, il en va des libéraux auto-proclamés comme des gens de gauche. Il y a les idiots, moutons qui suivent leurs chefs. Il y a les chefs qui pour la plupart sont des manipulateurs de mauvaise foi, tels ceux du récit que nous fait PS. Et il y a la masse des ignorants, ceux qui ne se rendent pas compte qu’ils ne sont pas libéraux, mais sans malveillance. Il faut expliquer à ces derniers ce qu’est le vrai libéralisme, c’est long mais ce n’est pas difficile. Par contre, le vrai danger, celui du vrai combat, ceux à qui il ne faut jamais lâcher le moindre pouce de terrain, ce sont ces « chefs », ces chefs de partis qui pervertissent à dessein les mots pour que les idiots et les ignorants les rejoignent au lieu de nous rejoindre et de rejoindre la liberté.

03:42
« Alors vous avez une bagarre qui se met en place, avec Hayek et surtout Mises qui veut essayer de défendre l’archéo-libéralisme, ce qu’ils vont appeler l’archéo-libéralisme, contre le néo-libéralisme et qui est le libéralisme XIXe siècle. Cette guerre va être perdue par Hayek et Mises. C’est le néo-libéralisme qui va prendre le pas. Et ça va se passer définitivement, la défaite finale se passe en Belgique, à Ostende, au colloque d’Ostende, en 1957, qui a été organisé par le Centre Paul Hymans, ancêtre du centre Jean Gol du MR ; où Hayek d’ailleurs ne va pas parce qu’il se rend déjà compte que c’est perdu. Et, où de façon évidente, on va rejeter les théories archéo-libérales, qu’on va appeler libéral de stricte observance, absolutisme libéral, intégrisme libéral, pour leur préférer des théories libérales modernes, c’est-à-dire Keynes et Beveridge. On ira même jusqu’à citer Marx, le jeune Marx comme étant un exemple de ce que le libéralisme devrait être, par rapport à des Bastiat qui sont considérés comme des gens qui ont été une déviance purement économique du libéralisme. Donc le libéralisme, le libéralisme, il vit sa crise à ce moment-là, il choisit une voie historique. C’est un milieu social, ce sont un ensemble de partis. En France, il n’y a plus de parti libéral, mais en Belgique, en Angleterre, en Allemagne, en Italie probablement également, bien que je connaisse moins l’histoire politique italienne, il y a un ensemble de partis qui font le choix, qui sont le libéralisme, ils sont – le parti, les gens qui pensent libéral, les milieux sociaux-libéraux, font le choix d’aller vers un nouveau libéralisme, qui est Keynes et consorts. Et ils fondent à ce moment-là l’Internationale libérale, qui sera la réunion de tous les partis politiques qui se déclarent libéral. »

« Ce qu’ils vont appeler l’archéo-libéralisme »
J’invite tous ceux qui liront cette critique à chercher ce terme sur Internet pour vérifier son origine. Ils pourront constater qu’on peut penser que Serge Audier l’a inventé et quoiqu’il en soit qu’aucun libéral et surtout ni Mises ni Hayek ni aucun libéral ne l’a inventé ni adopté. Pour la petite histoire, on trouvera aussi sur Liberpedia le paragraphe suivant, au départ sur le néo-libéralisme, mais qui au passage égratigne le concept d’archéo-libéralisme et que je laisse dire ce qu’il a à dire :

Néo-libéralisme : « Fantasme des alter-comprenants, pratiquement personne ne s’en réclame depuis quelques décennies. Sémantiquement, il serait censé désigner un libéralisme nouveau, limité à l’économie (libéralisme économique). Or, les théories libérales d’un Locke ou d’un Bastiat, par exemple, sont toujours aussi valables après des siècles, et reprises par les libéraux d’aujourd’hui. Le néo n’a donc aucun sens. Au contraire, les libéraux n’auraient aucun complexe à se déclarer "paléo-libéraux" ou "archéo-libéraux" pour bien montrer que le libéralisme n’est pas une question de mode.
Expression dénuée de sens logique car le libéralisme suit une tradition historique. Les minarchistes d’aujourd’hui n’ont pas les idées différentes d’un John Locke, et même l’anarcho-capitalisme de 1849 avec Gustave de Molinari ! Autrement dit, il n’y a pas de moment logique dans l’histoire de la pensée libérale dont on pourrait dire qu’avant ce moment c’est le libéralisme et après c’est le néolibéralisme.
Si le mot "néolibéralisme" a eu un sens, c’est à moment bien précis de l’histoire des idées (le Colloque Lippmann[1]) et, justement, pour désigner l’inverse – un "libéralisme" (un pseudo-libéralisme de notre point de vue) fortement imprégné de social-étatisme – de ce que les ennemis du libéralisme prétendent stigmatiser aujourd’hui ! »

« Cette guerre va être perdue par Hayek et Mises »
Ah bon ? Quand on lit la biographie de Mises, on entend un autre son de cloche. On apprend qu’il n’a même pas souhaité s’engager dans cette « bataille » et a préféré rester sur une visée de long terme, sachant très bien qu’il serait seul mais qu’il contribuerait à faire connaître et finalement à faire adopter par tous les idées libérales – les vraies. Car la guerre n’est ni finie, ni perdue et même mieux, on sait déjà qui la remportera : la liberté.

« Où de façon évidente, on va rejeter les théories archéo-libérales »
J’adore les phrases où « on » intervient, « on » voit tout de suite qui cela met en œuvre, qui a ainsi rejeté ces théories. C’est tellement évident que « on » est encore là pour en débattre et que PS n’est pas capable de matérialiser ses dires. Et puis j’enfonce le clou, il n’existe pas de théorie archéo-libérale, il existe des ramassis étatistes incohérents d’un côté et la théorie libérale de l’autre.

« Donc le libéralisme, il vit sa crise à ce moment là, il choisit une voie historique »
Une variante de ce qui précède. Cette fois « on » personnifie le libéralisme, il se voit soudain incarné et doué de sa propre capacité de décision, il devient un être de la déesse liberté capable de choisir son chemin. Et nous n’avons pas eu de chance, car justement à l’époque voyez-vous, le libéralisme fait des siennes, il se prend à fricoter avec les socialistes et, séduit, n’en reviendra plus, perdu à jamais. Ridicule. Le libéralisme ne chemine pas, il est intemporel.

Comment PS peut-il à ce point et travestir l’histoire et ne pas voir, ne pas dénoncer cette supercherie que les adversaires de la liberté ont tenté et tentent encore justement, de toujours chercher à faire du libéralisme une idéologie et un courant, dès lors malléable, déguisable, camouflable et ainsi un objet perverti et détestable. Comment peut-il ne pas dénoncer la manœuvre ?

« Les milieux sociaux-libéraux font le choix d’aller vers un nouveau libéralisme »
Les milieux X ou Y peuvent en effet bien faire les choix qu’ils désirent, Ils peuvent choisir d’aller vers des idées nouvelles, aucun problème en soi. Mais cela ne les autorise pas à qualifier leurs divagations de libéralisme, fut-il nouveau ou pas. Et cela surtout n’autorise pas notre conférencier à leur donner blanc-seing à cet égard ni encore moins à nous faire la leçon de la liberté. Non, ils ne sont pas allés vers un quelconque nouveau libéralisme, ils n’ont cherché qu’à en corrompre le sens pour mieux faire accepter leurs ignominies et des non-réactions telles que celle de notre orateur ne sont que de nature à leur faciliter la tâche.

05:44
« Et à ce moment-là vous vous retrouvez avec Mises et Hayek qui sont un peu perdus et qui vont créer ce qu’on va présenter comme une contre-offensive intégriste, la société du Mont Pèlerin. La société du Mont Pèlerin, elle redevient, on recommence à en entendre parler dans les années 80, quand Hayek redevient à la mode autour de l’arrivée de Thatcher. Mais en fait c’est un repère d’archéo-libéraux et surtout de libertariens de plus en plus. Parce qu’aux Etats-Unis, Mises et Hayek vont retrouver du soutien chez les libertariens qui ne sont pas un courant à proprement parler libéral. Eux ils sortent de l’anarchisme individuel. Ce sont des gens comme Lysander Spooner, qui était quelqu’un qui a énormément combattu l’esclavage aux Etats-Unis, qui avait beaucoup de contacts avec le parti démocrate et les jeffersoniens, mais qui n’a jamais pu accepter de rentrer dans le mouvement jeffersonien parce que Jefferson était bien connu pour être un propriétaire d’esclaves. Il a écrit – c’est un auteur qu’on lit encore beaucoup chez les libertariens, vous pourrez lire de lui « Outrage à Chef d’Etat » qui est tout à fait intéressant, qui reprend grosso-modo mon introduction – enfin, dont j’ai repris mon introduction, c’est plus juste, tout à l’heure, et également un livre tout à fait sympa, qui s’appelle « Les vices ne sont pas des crimes », dont on a repris également le titre pour un des chapitres du programme du parti libertarien. Puis vous avez également quelqu’un qui s’appelle Benjamin Tucker qui est le traducteur en Anglais de Stirner qui est un anarchiste européen. Donc il y a un courant anarchiste individualiste qui est resté à l’abris du marxisme, pendant que le mouvement anarchiste en Europe se faisait dominer par des considérations marxistes et qui a conservé un côté individualiste, propriétariste, un petit peu dans la logique de « J’ai mon claim, j’arrive, j’ai ma terre, j’y mets une barrière autour, je cultive ma terre, c’est chez moi, le gouvernement de Washington il va être accueilli à coups de Winchester, Dieu a créé les hommes libres, Winchester a écrit qu’ils le restent. »

« Une contre-offensive intégriste, la société du Mont Pèlerin » - « C’est un repère d’archéo-libéraux et surtout de libertariens de plus en plus »
J’invite tout d’abord le lecteur à consulter l’article de Wikibéral sur la MPS (Mont Pèlerin Society). Il se convaincra je pense très vite, devant la simple liste de noms de ses anciens membres et son évolution, que je ne me trompe guère si je qualifie la phrase de PS de mensonge éhonté. En effet, à part Mises et Hayek, aucun « autrichien » et donc « archéo-libéral » - même si d’autres, notamment français, ont depuis rejoint la MPS. Des noms comme George Stiglitz, qui ne saurait être pris pour un libéral, ou encore plus récemment, des politiciens qu’on peut donc difficilement dire « de plus en plus libertariens ». Quand on sait que Mises a quitté la MPS et que ni Rothbard ni Hoppe ni ont adhéré, on comprend que la MPS n’a rien du creuset libéral que Hayek voulait en faire et s’est vue bien plus dériver vers l’étatisme que notre conférencier veut le reconnaître.

« Hayek redevient à la mode »
Ce qui me fait réagir ici, c’est la référence à la mode. Il y a des modes, même en politique, même en économie, le libéralisme n’est plus à la mode, en tout cas certainement pas celui des libertariens, c’est comme ça. Mais non, justement, c’est pas comme ça. La mode, ça va, ça vient, la mode c’est fait de ce qui paraît, qui semble, qu’on croit être, c’est un mince effluve.

Ce n’est pas ce qui importe. Cela se change. Et cela se change d’autant facilement que ce qui est à la mode échoue et que le nouveau est plus solide. Or le libéralisme ne peut pas échouer, il est solide, il est simple et simple à comprendre, il suffit juste d’allumer des braises et de souffler assez fort et pffff, la mode étatiste sera passée de mode….

« Eux ils sortent de l’anarchisme individuel » - « Eux ne sont pas un courant à proprement parler libéral »
Encore un raccourci abusif de la part de notre intervenant, je renvoie le lecteur à l’ouvrage de David Boaz cité plus haut, où on trouvera un récit bien plus complet et précis de l’évolution des idées de liberté outre-Atlantique. Le point qui me semble important consiste à souligner combien ces auteurs et penseurs sont eux aussi les héritiers de John Locke.

Je cite David Boaz : « Avec John Locke, Adam Smith est l’autre père du libéralisme ou de ce que nous (NdT. : les américains) appelons désormais le libertarianisme. Et puisque nous vivons dans un monde libéral, Locke et Smith peuvent être considérés comme les architectes du monde moderne. »

Ils ne sont pas une espèce de génération spontanée porteuse d’une philosophie politique sans lien avec les Lumières, comme PS le laisse entendre. Ils ont bien sûr connu une histoire et une influence tout autre que des Say ou Bastiat, plus issue de la Rule of Law anglaise. Mais un Spooner par exemple, dans Lettre à Grover Cleveland, se réfère explicitement à une belle brochette de noms : John Locke, David Hume, Adam Smith, David Ricardo, J. R. McCulloch, et John Stuart Mill. Alors, pas libéral, Spooner ?

« Winchester »
J’aime bien le passage à la fin sur les claims et la Winchester, car pour une fois dans cette vidéo, voilà un instant de véracité. Il est dommage que PS exprime cette vision libérale primitive avec une pointe d’ironie, de dérision dans le ton. Car ce qu’il décrit, ce n’est ni plus n moins que le modèle de la société libre, ce qui devrait être presque idolâtre pour un libertarien…

07:55
« Donc il y a ce courant-là. Et ce courant va opérer sa fusion avec l’école autrichienne d’économie de Mises, représenté principalement à travers la personnalité de Murray Rothbard qui est le grand auteur actuel de la plupart des libertariens, enfin actuel, il est décédé, mais il a écrit dans les années 60 au moment où le parti libertarien aux Etats-Unis s’est  mis en place en résistance contre la guerre au Vietnam et on a développé à ce moment-là le parti libertarien, et Rothbard a été à la fois le type qui a recueilli la tradition anarchiste des libertariens américains et la tradition – un très grand économiste également – la tradition de l’économie autrichienne par Mises. Et c’est lui qui va faire finalement ce mélange un petit peu spécifique qu’on appelle le libertarianisme aujourd’hui. Et qu’on a donc tendance – parce qu’évidemment quand on relit les textes des libéraux du XIXe siècle, on se dit « mais c’est les mêmes discours qui sont dedans ! » Oui en partie, sur la partie économique ce sont les mêmes discours, parce que c’est l’archéo-libéralisme, mais c’est le libéralisme dont on ne peut pas nier que LUI il a évolué vers autre chose. »

« Fusion avec l’école autrichienne »
Il est impropre de dire que Rothbard fit la « fusion avec l’école autrichienne ». Les autrichiens sont libéraux bien avant lui, Mises a écrit un Libéralisme bien avant Pascal Salin, ne l’oublions pas. Il n’est pas le premier libéral autrichien, même s’il est le premier à se revendiquer libertarien, pour des raisons de paysage politique.

Non, ce que Rothbard fit en effet, ce sont deux choses majeures mais un peu différentes. En premier, il a poussé la théorie autrichienne plus loin dans sa rigueur et son formalisme, au point de la rendre si proche de l’action humaine que toute action étatique y est étrangère. Ensuite, il a établi formellement qu’il ne peut y avoir de théorie économique pleinement cohérente avec le libéralisme qui ne serait l’école autrichienne.

Ce n’est pas de la fusion, ce n’est pas un acte politicien, cela relève de la pure logique, de la science, pas d’une éventuelle évolution supposée du libéralisme.

« Il a écrit dans les années 60 »
Man, Economy and State fut en effet publié en 1962, mais si Rothbard reste moderne sinon contemporain, c’est qu’il a écrit de nombreux ouvrages et articles, cela jusqu’à sa mort en 1995, donc bien plus près de nous.

« Faire finalement ce mélange un petit peu spécifique qu’on appelle le libertarianisme »
Spécifique ? Il fait exprès ou quoi ? Non monsieur, le libertarianisme n’est pas spécifique. Murray Rothbard ne nous a pas trouvé une nouvelle variété de rose sans épine qui porterait son nom, ni une recette du tiramisu au café spécialement torréfié.  Il n’a fait que formuler de manière cohérente, complète – ou presque – et systématique la théorie libérale, certes avec son style, mais la théorie libérale et rien d’autre. Encore une fois, il n’y a qu’un libéralisme, et c’est pour cette raison que Pascal Salin et Ludwig von Mises ont baptisé ainsi leur ouvrage respectif.

Les auteurs autrichiens ou libertariens depuis, mais comme lui, ne font que pousser plus loin l’analyse et l’expression explicite des diverses facettes du libéralisme – tel Hülsmann sur l’éthique de la monnaie ou Hoppe sur le caractère axiomatique de la propriété de soi – mais tous, comme depuis Locke, décrivent le même, le seul libéralisme possible, celui où le principe de non-agression sert de loi.

« Oui en partie, sur la partie économique ce sont les mêmes discours »
Les discours du XIXe siècle sont libéraux sur la partie économique ? Plait-il ? Cher Patrick, vous qui êtes Belge, avez-vous déjà lu Gustave de Molinari ? Je vous recopie ici la fin de sa préface à ses Soirées de la rue St Lazare, elle parle d’elle-même :

« Il m’a semblé que l’hérésie socialiste exigeait une autre réfutation et la propriété une autre défense. […]

La thèse que j’entreprends de soutenir n’est pas nouvelle ; tous les économistes ont défendu la propriété, et l’économie n’est autre chose que la démonstration des lois naturelles qui ont la propriété pour base. Quesnay, Turgot, Adam Smith, Malthus, Ricardo, J.-B. Say ont passé leur vie à observer ces lois et à les démontrer ; leurs disciples, MM. Mac Culloch, Senior, Wilson, Dunoyer, Michel Chevalier, Bastiat, Joseph Garnier, etc., poursuivent avec ardeur la même tâche. Je me suis borné à suivre la voie qu’ils ont tracée.

On trouvera peut-être que j’ai été trop loin, et qu’à force de vouloir me tenir dans le droit chemin des principes, je n’ai pas su éviter l’abîme des chimères et des utopies ; mais il n’importe ! j’ai la conviction profonde que la vérité économique se cache sous ces chimères et sous ces utopies apparentes ; j’ai la conviction profonde que l’affranchissement complet, absolu de la propriété seul peut sauver la société, en réalisant toutes les nobles et généreuses espérances des amis de la justice et de l’humanité. »

On voit là en effet, mon dieu combien avez-vous raison, que Molinari n’était qu’un vulgaire économiste qui ne s’attachait guère à la chose sociale ni à la justice humaine…. Ridicule.

Mais pour bien vous assurer que vous ne m’opposerez pas que Molinari fait exception, considérons Frédéric Bastiat. Quels sont sans nul doute ses deux ouvrages les plus connus ? La loi et L’état. Beaux titres pour des ouvrages économiques, ne trouvez-vous pas ? Et quelle est sa citation la plus reprise ? « L’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde. » Vous avez dit économique ?

Car il y a une chose que vous semblez oublier, cher Patrick. La société humaine est faite d’action humaine. Et cette action humaine se doit de respecter autrui, via le respect du droit. Il est donc impossible d’en extraire, de mettre d’un côté l’économique et de l’autre le droit ou la justice ou le social. C’est d’ailleurs là une des grandes erreurs de tous les économistes et politiciens socialistes que de croire qu’on peut agir sur l’un sans impacter l’autre.

J’avoue que je me serais attendu d’un président de parti libertarien qu’il eût mieux assimilé cette idée fondamentale.

« C’est le libéralisme dont on ne peut pas nier que LUI il a évolué vers autre chose »
Eh bien voyez-vous, on le peut, on peut nier que le libéralisme a évolué. Le libéralisme est une idée, une idée n’évolue pas. Les gens, en l’occurrence les politiciens, les médias, les « milieux » ont déformé l’idée et l’ont dévoyée et en ont altéré le sens, ils ont mis un nom sur une idée qui était toute autre, mais le libéralisme, lui, n’a pas changé et ne changera jamais.

Il me semble que pour expliquer la confusion dont vous semblez frappé, il faut mettre le doigt sur cette fâcheuse manie que vous avez d’employer le « on » à tort et à travers dans de tels propos se voulant explicatifs. Il me semble que vous avez oublié de faire le tri entre les idées, le libéralisme, et les acteurs, les porteurs ou les dévoyeurs de nos idées. « On » est en droit de se demander pourquoi.

Faire ce distinguo entre l’idée et ses porteurs, notamment ceux qui l’abusent, c’est pourtant absolument nécessaire pour la liberté. Car cela véhicule le message qui doit être transmis. Le message qui dit à nos enfants ce qu’est la liberté et qu’elle est possible et souhaitable, un message d’espoir essentiel. Et un autre message, celui qui leur dit que les ennemis de leur liberté sont les politiciens, celui qui leur dit de se méfier des politiciens qui déforment le message de la liberté.

09:04
« Donc voilà sur la différence entre les deux. Et il va y avoir un point extrêmement important qui va revenir tout le temps dans les débats entre libertariens et libéraux, c’est : pour les libertariens, le droit est quelque chose que vous possédez en tant que tel, que vous avez avec vous, consubstantiellement à votre existence, et où l’état est toujours en train d’attenter à votre droit, est la plus grande source attentatoire à votre droit, contre lequel vous devez lutter. Pour les libéraux dits classiques ou modernes, l’état est l’origine du droit, c’est l’état qui crée la matrice dans laquelle la société peut exister, dans laquelle le droit va se fonder. Et vous allez trouver par exemple des débats entre libéraux et libertariens sur l’obéissance qui est due à la loi. En particulier dans les questions de fraude fiscale. Pour un libertarien, il n’y aucun doute que la fraude fiscale est légitime. La fraude fiscale ça sert à protéger son pognon contre un voleur qu’on appelle l’état. Et dieu merci qu’il y a de la fraude fiscale, sans quoi la Belgique serait dans un état infiniment pire que ce qu’elle n’est aujourd’hui. Pour les libéraux c’est quelque chose qui est impossible à concevoir parce que malgré tout, l’état doit être financé, parce que l’état est l’origine du droit. Donc comme je résumais récemment, pour un libéral, l’état minimal c’est le plancher, pour un libertarien, l’état minimal, c’est le plafond. Voilà , vous avez besoin d’être sur un plancher bien solide, enfin, « vous », les libéraux ont besoin d’être sur un plancher bien solide, nous on a un plafond qui nous gâche la vue vers le ciel et qu’on a envie de faire sauter. »

« Il va y avoir un point extrêmement important »
Ce point important, PS le développe dans toute cette dernière partie, et il a raison, c’est le point majeur du fameux « débat ». Ce point, c’est celui du rôle, de la place de l’état et du droit dans la société, le fameux débat entre minarchistes et anarchistes.

Si « on » est gentil avec PS, il faut lui reconnaître la pertinence et la clarté dans l’expression de ce sujet de friction. Si « on » est plus rigoureux, ou exigeant, il faut se demander pourquoi il a attendu presque dix minutes pour l’exprimer, sachant que tout le reste de la vidéo n’est que folklore et que la seule vraie différence, s’il doit y en avoir une, porte sur ce point et sur rien d’autre.

Mais s’il a raison d’exprimer le fait que ce sujet du droit revient régulièrement, il n’a pas raison dans sa conclusion. Je l’ai déjà expliqué plus haut, l’analogie du plancher et du plafond ne tient pas, elle ne correspond pas à la réalité des principes libéraux et il est grave qu’un président de parti libertarien se fourvoie à ce point sur un sujet à la fois aussi basique et aussi important.