Saturday, October 19, 2013

Vous avez demandé la minarchie, ne quittez pas.

On me parle beaucoup de minarchie ou de minarchisme. On m’agresse même avec la minarchie, à croire même que c’est un test, une recherche du « principe de moindre agression ». La minarchie est un régime vu par beaucoup, si ce n’est par tous les libéraux, comme « raisonnable », par opposition à l’anarchisme capitaliste – ou serait-ce anarschisme ? – que je promeus, qui serait quant à elle une utopie abominable et instable. La minarchie serait une cible atteignable, décente et concevable, compatible avec nos institutions, avec la démocratie, et je passe bien davantage d’avantages qui l’avantagent davantage.

Or rien n’est moins imprécis que cette minarchie, il semble bien qu’il y ait autant de minarchies que de minarchistes dans ce monde. Même notre grand Wikiberal ose définir la monarchie, mais pas la minarchie, c’est vous dire.

Ainsi, un minarchiste découvert récemment pense la définir comme un régime caractérisé par un « état minimal », puis, poussé un peu par mes soins sans voir le problème, il finit par lâcher deux propriétés pour aller vers plus de concret. Sa minarchie se limiterait ainsi à :
« 1 - Protéger les individus, leurs libertés, leurs biens, leur environnement (police, justice, armée, diplomatie).
2 - Gérer les biens collectifs (routes, etc... comme un syndic de copropriété). » (Texte certifié authentique et sans Photoshop.)

Et malgré mes encouragements, il n’est pas allé plus loin. Ben quoi, c’est pas assez clair ? Ben non, c’est un peu court, jeune homme. On aurait pu dire, oh dieu, bien des choses en somme. Constatons déjà que si on comprend bien que l’esprit est à assurer les fonctions régaliennes, le détail témoigne d’un manque de clarté. Ainsi, la liberté ne se met jamais au pluriel et la pauvre n’a même pas le Droit ni la propriété pour la matérialiser. Ensuite, l’environnement n’a pas à être protégé, c’est un bien donc il l’est déjà en fait. Mais il est vrai que notre ami accepte le concept de bien collectif qui n’appartient à personne.

Voyez-vous cher minarchiste, votre état n’est pas si minimal que ça : on pourrait en imaginer un dont la seule fonction serait de protéger les individus et leur propriété par le respect du droit. Et rien d’autre. Il serait facile de vous montrer que ce seul principe suffit à assurer tout ce que avez listé ci-dessus. Là où cela devient vraiment amusant, c’est que ce même principe est aussi celui qui fonde l’anarcapie. Je taquine.

Je ne cherche pas à critiquer ce pauvre minarchiste en particulier, mais à montrer combien les minarchistes ne s’accordent guère entre eux et qu’en plus, la véritable minarchie, cette fameuse recherche du minimal, est en réalité bien plus proche de l’anarchie qu’ils veulent ou savent le voir. Pour ne pas dire identique.

Et ainsi, on voit fleurir autant de minarchies qu’il y a de minarchistes, chacun plaçant son minimum non pas là où il est théoriquement, mais en réalité là où chacun a été lui-même capable de le concevoir. La minarchie devient alors ce concept utopique à force d’être insaisissable et dont l’utilité prend la forme d’un thermomètre qui mesure le bouillonnement cérébral du minarchiste, le point d’évaporation étant atteint quand il se rend compte qu’il est devenu anarcap.

Pour illustrer mon propos, je prendrai deux angles. D’abord, revenons sur les deux principes donnés par notre ami. On s’aperçoit qu’il exprime ni plus ni moins que les fameuses fonctions régaliennes – « police, justice, armée, diplomatie ». Or ces grandes idées se frottent en France comme dans tous les pays à la réalité des institutions, c’est-à-dire au niveau organique, très concret.

Si nous voulons établir un programme politique de transition vers la minarchie ou l’anarcapie, il faudra s’attaquer à ces vieilles dames que sont les institutions gouvernementales, d’une façon ou d’une autre. Or je n’entends pratiquement jamais les minarchistes aborder ce sujet et certainement pas d’une seule et même voix. Etudions la chose.

Aujourd’hui en France, nous avons force ministères, force collectivités territoriales, des entreprises publiques et assimilées, et un noyau central constitué de l’Elysée, de Matignon, du Conseil d’état, de l’Assemblée nationale, du Sénat - et j’en oublie peut-être mais dans ce cas elles ne sont pas très importantes, non mais.

Certains libéraux se diront minarchistes rien qu’à l’idée de dégraisser le mammouth pour qu’il n’en reste que les quatre ou cinq ministères régaliens, plus Bercy et le noyau d’institutions. Mais est-ce là ce minimal qu’ils fantasment ? Non, la première question qui se pose, c’est : que fait-on de toutes les collectivités, les régions, départements, pays, cantons, communautés et commune ?

On devrait pouvoir s’en passer si on est minimaliste, non ? Parce que sinon, on ne change pas vraiment le poids de l’état. Et surtout, pourquoi deux pays différents pourraient-ils avoir deux minarchies à ce point différentes si chacune conserve ses collectivités ? On est minimal, ou on ne l’est pas, non ?

Oui mais dans un grand pays comme le nôtre, faire sauter les collectivités, c’est accentuer infiniment plus le centralisme jacobin. Perspective horrible pour un libéral, nous serons je pense d’accord sur ce point. Fichtre, ça se complique. Mais il y a peut être une autre voie ?

On se dit alors qu’au contraire c’est l’état central qu’il faut faire sauter pour ensuite se reposer les même questions au niveau territorial. Ainsi, pschitt, plus de ministère, plus d’Assemblée, plus d’Elysée et on cherche à minimiser l’état au niveau de chacune de nos 22 régions. Et sans oublier les DOM-TOM bien sûr.

Mais pourquoi la région ? Pourquoi ne pas raisonner de même au niveau des départements, pourquoi pas même ne pas descendre jusqu’aux communes ? On voit combien la question minarchiste se complique, car il se pourrait bien que l’éclatement s’arrête en court de route pour certaines régions et pas pour d’autres, certains départements…. Bref, le bin’s.

Il y a un second angle à la multitude minarchiste, qui souvent se combine avec ce premier qu’on vient de voir. Elle tient à l’imagination du minarchiste, à sa capacité à repousser son horizon politique et social.

Il y a beaucoup de gens qui ont du mal déjà simplement à imaginer comment remplacer l’état-providence par le privé. Ils n'arrivent pas à voir par exemple que la santé est un domaine économique. Ceux-là ont souvent besoin d’un B-A-BA économique et moral, un refrain sur la justice sociale. Et on arrive à les amener à une minarchie-du-cran-d’après.

Et puis il y a ceux qui pensent avoir tout confié à l’économie, qui sont face au noyau institutionnel et ont du mal à dissocier fonctions régaliennes et organisation du régalien. Souvent, ils ne voient pas qu’ils bloquent sur les institutions comme si elles étaient irremplaçables car fonctionnelles, alors qu’elles ne sont que des moyens au service des fonctions. Ils ne voient pas que si les autres pays ne sont pas organisés comme nous, c’est bien pour cette raison.

D’autres enfin ne font pas assez confiance au marché, ils n’arrivent pas à voir la concurrence comme un mécanisme de contre-pouvoir. On peut souvent les faire avancer en leur exhibant la non-symétrie du droit entre citoyens et bureaucrates (pourquoi les flics auraient-ils le >droit< de nous arrêter ?) Mais c'est souvent aussi un problème de méconnaissance économique, plus difficile à dépasser.


Bref, on le voit, la minarchie, cela ne veut rien dire. Parlez-moi d'un minarchiste, je vous dirai si c'est grave ou s'il peut devenir libéral - heureusement, la plupart le peuvent. Si vous organisez une soirée entre amis, prenez deux minarchistes, branchez-les ensemble et ils vous assureront un fond sonore et une gestuelle pour une bonne partie de la soirée, à peu de frais.

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